ATELIER ALBERT COHEN

Groupe de recherches universitaires sur Albert Cohen

  • Augmenter la taille
  • Taille par défaut
  • Diminuer la taille
Bienvenue sur le site de l'atelier Albert Cohen

Immergez-vous dans l'univers d'Albert Cohen

Envoyer Imprimer PDF

Immergez-vous dans l’univers d’Albert Cohen




Une exposition conçue par Pierre LATRILLE

Les œuvres d’Albert Cohen se déroulent dans les années 1930 et les personnages principaux, Solal et Adrien Deume, travaillent à la Société Des Nations (SDN).

Ici vous pouvez:

  • en savoir plus sur les articles sur le bureau de Cohen / Deume
  • découvrir ce que les autres pensent de Cohen
  • regarder des extraits de l’adaptation cinématographique
  • scanner ce code pour tout faire avec vos propres natels >>


Image partagée par @alex_belopopsky

Mise à jour le Vendredi, 16 Octobre 2020 16:00
 

Marcel Pagnol et Albert Cohen: mousquetaires de la garrigue

Envoyer Imprimer PDF

Marcel Pagnol et Albert Cohen: mousquetaires de la garrigue

Un livre de Dane Cuypers explore les arcanes d'une relation unique

par
Patrick Mandon
2 octobre 2020
Marcel Pagnol, 1948. Photo: Archivio Arici / Leemage.

Entre le juif de Corfou Albert Cohen et le protestant provençal Marcel Pagnol, l’amitié, nouée dès l’école à Marseille, fut intense et durable. Un livre de Dane Cuypers explore les arcanes de cette relation unique entre deux créateurs que le succès n’a pas séparés.


Ils furent comme des frères, si différents et si merveilleusement assortis. Le premier se prénommait Marcel, le second, Albert ; celui-ci, Cohen (1895-1981), était juif, originaire de Corfou, celui-là, Pagnol (1895-1974), protestant et provençal, précisément natif d’Aubagne. L’un et l’autre devinrent fameux.

Pagnol, ce « sénateur romain qui aurait lu Dickens »(1), possédait la veine dite « populaire », qualificatif ambigu, possiblement méprisant, par lequel on désigne des auteurs qui eurent le bonheur de rencontrer un grand succès.

Et Albert alors ? Son succès, plus tardif, l’installa durablement dans la gloire. Son inspiration, vagabonde, se débauche chez Rabelais, passe par la Bible, bifurque un peu vers Pascal, se colore de John Steinbeck, puis se déploie dans un style de miel et de fiel, tantôt caressant, tantôt cinglant, hilarant aussi : des abîmes noirs ou des enchantements. On est emporté par le flot énorme qui coule à l’intérieur de Belle du Seigneur(2) dans un tumulte du vocabulaire. On côtoie des créatures pitoyables et comiques, des silhouettes à la Charlot – nos amis les hommes et les femmes tragiquement unis pour le rire et pour le pire.

La cérémonie des reconduites

Entre Marcel Pagnol et Albert Cohen, l’amitié naît et prospère entre 1906 et 1913 au Grand Lycée (aujourd’hui lycée Thiers) de Marseille. Ils s’y rencontrent, ils se plaisent. Quand on a tant de choses à dire, des choses jamais dites à personne auparavant, quand on aime sa mère à la manière de ces deux enfants, quand on a, comme eux, le goût et le sens du récit, on ne se laisse pas sur le trottoir : « On sortait du lycée ensemble, on se tenait par la main, et il me raccompagnait jusque chez moi, et je le raccompagnais jusque chez lui, et on parlait interminablement, et on riait et on s’aimait, et un jour je l’ai béni à la manière juive, grave enfant juif bénissant son frère chrétien. » (Albert Cohen).

Marcel, le patron !

C’est Pagnol qui « épate » Albert, par son charme physique, son allure, son assurance. Il était déjà, dans la rue, dans la cour de récréation, le patron : « La teneur de la relation n’est pas celle qu’on pourrait croire. Cohen a dû, pensais-je avant d’entrer dans leurs vies, impressionner Pagnol. Que nenni ! C’est Pagnol qui est le protecteur, le parrain de Cohen. L’admiration est réciproque et la tendresse pareillement, mais elle était, disons, joyeuse, détendue chez Pagnol, pas loin de la dévotion chez Cohen. C’est Cohen qui réclame de façon enfantine une photo de son ami en académicien […]. » Avec Pagnol à ses côtés – un vrai Provençal ! –, Albert se sent à la fois protégé, accepté, « intégré ».

L’antisémitisme fait le trottoir

Lorsque Marcel paraît, le jeune juif vient d’être victime d’une agression verbale extrêmement violente. Le 15 août 1905, à 15 h 05, Cohen, qui vient de fêter ses dix ans, se trouve dans la rue, seul. Il est soudainement attiré par un camelot, dont le bagout l’enchante. Mais l’ambulant, les yeux fixés sur le gamin, transforme son boniment en une diatribe antisémite : « […] Messieurs dames, je vous présente un copain à Dreyfus, un petit youtre pur sang, garanti de la confrérie du sécateur, raccourci où il faut, je les reconnais du premier coup, j’ai l’œil américain, moi, eh ben nous, on aime pas les juifs par ici, c’est une sale race (3) […] »

Cruelle ironie de cette salle affaire, le petit juif de Corfou est passionné de la France et de sa langue : « J’aimais la France, je détestais les Prussiens, j’étais revanchard et cocardier, et j’adorais Jeanne d’Arc. La France était à moi, était mon affaire. On m’a bien montré que je me trompais et que je manquais de tact.(4) »

Fort heureusement, arrive la rentrée scolaire de 1905 « et la rencontre de Marcel, qui aidera beaucoup Albert à retrouver la confiance dans ce pays qu’il chérit tant, même si la blessure ne se refermera jamais complètement ». Dans le fameux « Apostrophes » de 1977, Albert Cohen dira à Bernard Pivot : « Je me suis senti son égal. »

Albert Cohen. Photo: Ulf Andersen / Aurimages.Albert Cohen. Photo: Ulf Andersen / Aurimages.

Ce qu’on ne pardonne pas à Pagnol

À Paris, il fut roi, venant de Marseille, où il était prince. Auteur dramatique, écrivain, scénariste, dialoguiste, cinéaste, puis éditeur : il voulut tout maîtriser, il y parvint, car, tout en demeurant un créateur, il mobilisa en lui les ressources du chef d’entreprise. Alors, il régna sur son imagination, il accoucha celle des autres, il gouverna les créatures qu’elles faisaient naître et les moyens techniques qui fabriquaient ses féeries. On a parlé, à son sujet, de théâtre filmé : des acteurs de génie disant des choses immortelles dans un décor adéquat. Qu’est-ce donc qu’un décor adéquat pour Pagnol ? Un sentier pierreux dans une colline, un coin de table, un plan plus large sur une place de village ou dans une salle de bistrot, c’est-à-dire presque rien ou encore juste ce qu’il faut.

Est-ce audacieux de prétendre que Pagnol n’est pas si éloigné de John Ford ?

Cet homme entreprenant a inventé sa technique de tournage en s’inspirant des films qu’il avait vus et des hommes qu’il avait rencontrés. Son œuvre littéraire a réjoui la planète. Eh bien, l’administration culturelle de ce pays ne semble pas s’en émouvoir ! Dane Cuypers nous révèle qu’il fut « absent de la programmation de Marseille capitale européenne de la culture en 2013… ».

Mais que sont les fonctionnaires devant Roberto Rossellini, qui lui déclara un jour : « Le père du néoréalisme au cinéma, ce n’est pas moi, c’est toi. Si je n’avais pas vu La Fille du puisatier, je n’aurais jamais tourné Rome ville ouverte. »

Quant à Albert Cohen, il ne trouverait pas plus grâce aux yeux des féministes vengeresses d’aujourd’hui. Songeons qu’en février 1978, il déclare à Jacques Chancel dans « Radioscopie » que la femme doit être « inféodée » à l’homme, qu’il ne saurait y avoir une femme grand écrivain, que Marguerite Yourcenar est « trop laide » pour qu’il la lise et qu’il faut attribuer les découvertes de Marie Curie à son mari ! » Dane Cuypers refuse pourtant de le renier : « Oh, que dire ?, me répond-elle. Cela le dessert terriblement : il se laissait aller, parfois, à des excès de langage, mais, dans le privé, on ne lui connaît aucun comportement déplaisant à l’endroit d’une femme. Ces mots ne disent rien de l’œuvre de ce grand auteur, ils ne m’empêchent pas d’aimer ses livres : qu’il soit ici et ailleurs insupportable ne me le rend pas moins irrésistible. »

Il n’y eut entre Marcel et Albert nul serment de mousquetaires de la garrigue, mais une manière de coup de foudre, une séduction en miroir. Ce livre impeccable n’épuise pas le mystère des liens miraculeux de l’amitié profonde, mais il en donne une splendide représentation.

Source : https://www.causeur.fr/marcel-pagnol-albert-cohen-dane-cuypers-182411




 

Albert Cohen, Marcel Pagnol. Une amitié solaire, de Dane Cuypers

Envoyer Imprimer PDF

Voix et chapitresPagnol et Cohen: radiographie d’une amitié solaire

Dane Cuypers a étudié avec amour et curiosité les destins parallèles des deux copains marseillais.

Benjamin Chaix
Publié: 29.08.2020, 17h10
Marcel et Albert se rencontrent le 3 octobre 1905, jour de rentrée scolaire au grand Lycée de Marseille. Ils ont 10 ans. Ils vont devenir amis. Et entretenir une correspondance jusqu’à la mort de Pagnol en 1974.
Marcel et Albert se rencontrent le 3 octobre 1905, jour de rentrée scolaire au grand Lycée de Marseille. Ils ont 10 ans. Ils vont devenir amis. Et entretenir une correspondance jusqu’à la mort de Pagnol en 1974.
Roger Viollet

Il fallait les hasards de l’existence pour que deux enfants d’origines si différentes se lient d’amitié. Il fallait une ville comme Marseille, où se mélangeaient à la fin du XIXe siècle tant de gens de provenances variées. Son port en était un dans le sens qu’on donnait à ce mot autrefois. Un lieu de brassage incessant, comme le sont aujourd’hui les grands «hubs» aéroportuaires. Deux futurs monuments de la littérature française s’y côtoient dans le même lycée. Ils deviennent amis et ne cesseront de correspondre jusqu’à la mort de Pagnol en 1974.

Une journaliste et écrivain française, Dane Cuypers, s’est passionnée pour ce duo. Son livre «Albert Cohen-Marcel Pagnol. Une amitié solaire» est le résultat de l’enquête serrée qu’elle a menée autour de ces deux destins parallèles, réunis l’espace de quelques années sous le soleil provençal. Un soleil dont Pagnol fera sa marque de fabrique et que Cohen fuira en Savoie puis à Genève, où il passera le plus clair de son temps. Mais n’a-t-il pas écrit «Solal»? Et Dane Cuypers de citer avec ravissement le lapsus d’une lectrice transformant le titre du chef-d’œuvre de Cohen en «Belle du Soleil».

Le jour de la rentrée 1905

On revit minute par minute cette journée de rentrée scolaire du 3 octobre 1905 au Grand Lycée de Marseille, devenu plus tard le lycée Thiers. Ils sont nés tous les deux dix ans plus tôt, Albert à Corfou et Marcel à Aubagne. Comme l’indique l’auteure, l’année qui les a vus naître est celle de la dégradation et de la déportation d’Alfred Dreyfus et celle de la première projection des films des Frères Lumière. L’antisémitisme est en action; le petit Albert le découvre le 15 août 1905 à travers les propos insultants d’un camelot de la rue Mazagran. Quant au cinéma, il se rode avant que Marcel s’en empare quarante ans plus tard. L’amitié qui naît entre ces deux garçons est la rencontre de deux intelligences, ce qui signifie chez Pagnol une absence totale de préjugé à l’encontre de son camarade juif débarqué d’une île grecque. Fils d’un instituteur anticlérical convaincu des avantages de la laïcité, Marcel ne voit en Albert qu’une sorte de protestant – il y en a aussi à Marseille – dont l’origine religieuse l’indiffère.

«Sa démarche avait une grâce aérienne merveilleuse et, parfois, il shootait dans une balle imaginaire comme un danseur étoile inspiré par le football»

Albert Cohen, décrivant Marcel Pagnol à l’époque du lycée

Pour Dane Cuypers, parler de cette ville et de son port à l’orée du XXe siècle est un plaisir communicatif. Marqué à vie par sa rencontre avec le marchand antisémite, Albert n’en reste pas moins un enfant à l’affût de l’animation et des sensations que procure un tel cadre. Et baguenauder à deux dans Marseille de la Belle Époque est délicieux. L’auteure relève que ni l’un ni l’autre n’est attiré par la mer omniprésente. Un point commun de plus. L’écriture est le plus important. Chacun lit l’autre avec bonheur. Malheureusement, si les lettres d’Albert à Marcel existent, celles de Pagnol à Cohen ont disparu, détruites à la demande de ce dernier, avec d’autres archives après sa mort.

Le succès, c’est Pagnol qui l’a connu en premier. De loin mais avec chaleur, Cohen l’en félicite. «Solal» est très bien accueilli en 1930, mais «Belle du Seigneur» ne paraît qu’en 1968. Ce livre reçoit le grand prix du roman de l’Académie française, aréopage dont Marcel Pagnol est membre depuis 1947. Ses pièces de théâtre, depuis «Topaze» en 1928, puis «Marius», «Fanny» et «César», et les films qu’il a tournés l’ont rendu extrêmement populaire. Aucune jalousie, aucun jugement, ni chez l’un ni chez l’autre, remarque Dane Cuypers.

«Albert Cohen-Marcel Pagnol. Une amitié solaire», par Dane Cuypers, Éditions de Fallois, 220 pages.

Source : La Tribune de Genève, 29 août 2020

https://www.tdg.ch/pagnol-et-cohen-radiographie-dune-amitie-solaire-591658455754


Mise à jour le Jeudi, 03 Septembre 2020 12:32
 

Lire et relire Albert Cohen en 2019

Envoyer Imprimer PDF

Lire et relire Albert Cohen en 2019

Dim. 10 mars 2019 | Albert BENSOUSSAN
Lire et relire Albert Cohen en 2019

L’œuvre d’Albert Cohen (Corfou, 1895 – Genève, 1981) est à nouveau en pleine lumière — mais a-t-elle jamais cessé de rayonner ? — car les éditions Gallimard viennent de réunir, dans la collection Quarto, sous le titre Solal et les Solal, ses quatre romans, en les faisant précéder d’une introduction lumineuse, assortie de pas moins de 1200 notes, de Philippe Zard (2018, 1664 pages, 32€), universitaire qui a pour axe de recherche « l'imaginaire politique et religieux dans la fiction romanesque et dramatique » et qui, outre La Fiction de l'Occident : Thomas Mann, Franz Kafka, Albert Cohen (PUF, 1999), a publié de nombreux articles notamment dans Les Cahiers Albert Cohen.

Juif séfarade de la fantasmatique Céphalonie, Juif sioniste de la diaspora, Juif offensé et humilié, « youpin » de Ô vous, frères humains, Juif vengeur, terrassant tous ses ennemis par l’arme du rire et de la langue française, tel est Albert Cohen, l’un des tout premiers romanciers du XXe siècle. S’il faut prendre ce monument littéraire par un bout, choisissons alors cette image primordiale du créateur d’histoires : Charlot, personnage emblématique inventé par Charlie Chaplin. Et c’est qu’en 1923, le jeune Albert Cohen, un débutant de 28 ans, entre en littérature en publiant dans la Nouvelle Revue française (chez Gallimard, qui sera son premier et unique éditeur) un texte intitulé  « Mort de Charlot », récit imaginaire des heurs et malheurs du personnage de gentleman vagabond et riche gueux. Riche, au sens où l’entendra plus tard Albert Cohen, en qualifiant ses Juifs crasseux de Céphalonie de représentants de la « race milliardaire » !

L’on pourra, à partir de Charlot comme paradigme, parcourir les romans de Cohen, Solal (1930), Mangeclous (1938), Belle du Seigneur (1968) et Les Valeureux (1969) – ici rétablis dans leur ordre chronologique véritable. Avec pour protagonistes, d’une part Solal le héros solaire, riche et beau, transfuge de son judaïsme originel, d’autre part les Valeureux, ses cinq oncles miséreux. Et le jeu de va-et-vient entre ces deux mondes que tout oppose et que tout rapproche ― le premier « tout », c’est le matériel, la fortune, la chance ; le second « tout » étant le cœur, l’âme juive, le sens de la famille. Mais pourquoi Charlot ? Parce que dans cette vie qui n’est qu’une farce Charlot est toujours en représentation, qu’il est notre miroir, notre double. Parce que ce monde est cruel et que le gueux y est condamné : à la fin du récit Charlot sera guillotiné, mais avec grâce et en souriant, comme il a coutume de faire dans son malheur et ses déboires, multipliant les œillades « avec ses yeux maquillés de Tunisienne », et esquissant des « entrechats espagnols, des révérences d’écuyère comblée » ― anticipant les gracieuses cabrioles du futur Mangeclous. Et enfin, parce que ce « doux dandy dandinant, dont les songes sont peuplés d’anges policemen et de boxeurs ailés », est une image récurrente, un modèle pour Cohen qui échafaude déjà son univers romanesque, que l’on devra déguster et savourer, où l’on pourra rire et pleurer, s’évanouir de plaisir, s’évader, s’éventer, s’ébaubir, s’esbroufer, s’escagasser, s’estomaquer, s’époustoufler, s’émerveiller — effet accumulatif qui nous rappelle que, si le maître de l’image fut Chaplin, le professeur d’écriture est, fut et reste Rabelais. Et rabelaisienne est la veine de Cohen, pas seulement par le choix et le rythme des mots, mais par ce goût marqué pour le carnaval et la scatologie — qui donna, en son temps, des rototos au comité de rédaction collet monté de Gallimard. Il ne reste plus qu’à camper le décor. Qui est double, comme le visage biblique de tout un chacun ― Cohen savait-il qu’en hébreu le visage se dit toujours au pluriel : panim פנים ? ― : un décor crasseux, l’île grecque ou le ghetto de Céphalonie, et un décor luxueux, l’hôtel Ritz de Genève où, grand seigneur, Solal, sous-secrétaire à la Société des Nations, recevra sa loqueteuse famille. Race doublement milliardaire, comme on voit.

Au commencement, nous sommes dans l’île et l’exil, et c’est l’éveil du jour et des valeureux personnages :

Le premier matin d’avril lançait ses souffles fleuris sur l’île grecque de Céphalonie. Des images jaunes, blancs, verts, rouges, dansaient sur les ficelles tendues d’une maison à l’autre dans l’étroite ruelle d’Or, parfumée de chèvrefeuille et de brise marine.

Toute la Méditerranée est convoquée, avec ses couleurs, ses parfums et son désordre. Mais la Céphalonie, c’est quoi ? On le sait, Albert (Abraham) Cohen est né en 1895 à Corfou, la plus au nord des sept îles ioniennes, à un doigt de l’Albanie et à deux de l’Italie. L’écrivain, par ce léger glissement du nord au sud, entend ainsi préserver l’intimité des siens ; de sorte que ses fictions évoqueront la Corfou de son enfance, avec ses Juifs et son ghetto (on en trouvera la photo dans ce livre), sauf qu’il en changera le nom, par respect, par pudeur — ou désir ludique de mystification. Et c’est pour s’inventer une famille archétypique, séfarade, méditerranéenne, follement juive et « un peu nègre » — comme il aimait à dire. Voilà cinq cousins qu’il nomme, ironiquement, « les Valeureux », sans doute parce qu’ils ont de la valeur pour lui, bien plus que du courage ― car tenaillés par « la fameuse peur juive » ― ce qui n’interdit pas, sporadiquement, chez l’un ou l’autre, des actes de bravoure. Ou de défi,  parfois suicidaire. Les Valeureux, ces « grands discoureurs », sont « juifs du soleil et du beau langage », déterminés par ces deux pôles : le rayonnant rivage grec et la belle et archaïque langue française. Qui joue un rôle original et stupéfiant dans toute cette écriture, justement parce qu’elle exprime ce décalage des îles et cette emphase de ceux qui ont appris le français au sein de l’Alliance Israélite Universelle — fondée en 1860, entre autres, par Crémieux, l’homme du fameux décret qui fit français les Juifs d’Algérie en 1870, et dirigée en 1943 par René Cassin, auteur de la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948.

Le grand roman totalisant Belle du Seigneur, en 1968 (mais en fait conçu dès les débuts romanesques de Cohen en 1930), les campe une dernière fois :

Les voici, les Valeureux. Voici Saltiel des Solal, l’oncle du Beau Solal, vieillard de parfaite bonté avec sa houppe de cheveux blancs, sa toque de castor posée de côté, sa redingote noisette toujours fleurie, ses courtes culottes assujetties par une boucle sous le genou, ses bas gorge-de-pigeon, ses souliers à boucles de vieil argent, son anneau d’oreille, son col empesé d’écolier, son châle des Indes qui protège ses épaules frileuses, son gilet à fleurs dans les boutons duquel il passe souvent deux doigts, féru qu’il est de Napoléon.

Nous sommes bien au théâtre, et le premier des Valeureux est particulièrement déguisé, avec sa noblesse du passé, et forcément ruinée, car Saltiel, comme tous les autres, vit dans un dénuement extrême, gagnant sa vie « en gravant, muni d’une loupe et d’une aiguille très fine, des chapitres du Deutéronome sur des marrons ou sur des os de poulet ». Tout est excessif chez ce personnage, l’élégance extravagante et la façon, non moins curieuse, de vivre. Quant aux autres, nous avons le plus jeune des Valeureux, Salomon, quintessence de bonté, un petit bonhomme d’un mètre cinquante-sept, «aussi pauvre qu’honnête, cireur de souliers en toutes saisons, vendeur d’eau d’abricot en été et beignets chauds en hiver » ; et puis le géant Michaël, qui fut tambour-major lors de son service militaire en France, et toujours habillé en janissaire, avec

sa haute taille, ses cheveux bouclés, ses moustaches recourbées comme un croissant de boulanger, ses poings massifs, les muscles de son cou pareils à de fortes cordes, sa blanche jupe plissée qui ne descendait que jusqu’aux genoux, ses longs bas de laine blanche retenus par une cordelette rouge, ses souliers à pointe recourbée et surmontée d’un pompon rouge, sa large ceinture rouge où sortaient les crosses damasquinées de deux antiques pistolets, son petit gilet doré de soutaches et de boutons .

Cohen tenait à faire de ses Valeureux, droit issus d’un vestiaire d’opéra bouffe, un ensemble significatif de l’humain juif, le petit et le grand, le vieux et le jeune, le costaud et le minuscule, mais tous immensément pauvres. Et Mangeclous, bien sûr, qui fait tous les métiers, les plus incongrus et les plus exotiques, et

s’était acquis une brillante réputation de médecin et avait mis en vers les propriétés médicinales de la plupart des légumes et des fruits (‘’L’oignon accroît le sperme, apaise la colique ― Pour la dent ébranlée est un bon spécifique.’’) Il était, de plus, oculiste, savetier, guide, portefaix, pâtissier, gérant d’immeubles, professeur de provençal et de danse, guitariste, interprète, expert, rempailleur, tailleur, vitrier, changeur, témoin—d‘accident, etc…

Spéculateur, certes, et aussi « lavementier » avec une méthode drastique de suspension du corps exposée dans Les Valeureux. Et, en point d’orgue, voici le Juif absolu, Mattathias, archétype des avares — Cohen entrant allégrement dans le mythe de l’avare pour mieux le démystifier —,

dit Mâche-Résine, dit aussi Veuf par Économie, homme sec, calme, circonspect et jaune, pourvu d’oreilles pointues, mobiles appendices toujours à l’affût de profitables bruits. Il est manchot :et son bras droit se termine par un gros crochet de cuivre avec lequel il gratte son crâne tondu lorsqu’il suppute la solvabilité d’un emprunteur.

Cet ensemble de portraits fait penser aux bandes dessinées de l’époque, aux Pieds nickelés. Et, à l’évidence, aux personnages de Mack Sennett dont Charlot nous livre la crapuleuse galerie. Vision naïve en même temps que cynique de ces personnages, avec un art consommé de la caricature.

Venons-en à la scatologie cohénienne dont les trois pôles sont la crasse, les vents et les diarrhées, avec pour l’illustrer, Mangeclous, son épouse Rébecca et les héros emblématiques du roman de Tolstoï, Anna Karénine et le prince Wronsky : Mangeclous, celui qui, enfant, a dévoré « une douzaine de vis pour calmer sa faim », d’où ce sobriquet bizarre qu’on lui donne, est surnommé aussi, à juste titre, « capitaine des vents… à cause d’une particularité physiologique dont il était vain », et dont il use en diverses occasions, notamment pour ponctuer un aphorisme, une vérité, ou clouer le bec à son interlocuteur. Quant à la crasse qui le revêt, ainsi qu’une seconde peau, elle est envahissante, le personnage allant toujours nu-pieds et ne se lavant périodiquement que tous les six mois ― Albert Cohen se rappelant sûrement la blague juive de ghetto rapportée par Freud dans son ouvrage sur le trait d’esprit (Der Witz) :

Moi je ne me lave que deux fois par an… que j’en aie besoin ou pas !

La scène ouvrant le chapitre 5 de Mangeclous constitue un sommet scatologique et linguistique de l’œuvre : l’épouse de 140 kilos est assise sur un pot de chambre en plein milieu de la pièce, et tout en lisant

avec avidité le cours de diverses Bourses européennes », elle s’épanche délicieusement : « Oh beauté que c’est l’huile de ricin… Et quel effet ! Moi, quand je mange trop le soir, le lendemain vite la purge !… Oh beauté que c’est la médecine, oh que c’est beau, mon œil… Oh libération dans mon ventre, oh beauté dans mes intestins, oh fin de mes eczémas, oh soulagement charmant. Oh beauté que c’est l’huile de ricin… Il n’y a pas mieux que l’huile de ricin parce que ça fait faire épais comme du ciment. Tandis que le sulfate c’est tout de l’eau qui sort seulement.

On reconnaît là la patte ou la pâte de Rabelais, et l’on se demande s’il faut y voir autre chose que ce que l’on respire en se bouchant le nez. Albert Cohen aime bien mettre dans la bouche de ses crasseux de ghetto de belles phrases de langue française et des pédanteries académiques, l’effet de contraste en ressortant d’autant mieux. Eh bien ! l’expression qui convient après cet étalage scatologique, la formule pédante qui mettra le nez du cuistre dans son caca, issue de la lecture des écrits carnavalesques de Mikhaïl Bakhtine, c’est « dégradation de l’épopée ». Avant le roman, en effet,  fut le roman en vers d’un Chrétien de Troyes, et, dans le sillage, les livres de chevalerie, les aventures épiques où le héros était toujours vainqueur et invincible, et même s’il était taillé en pièces ou coupé en deux, il y avait toujours cet onguent miraculeux qui recollait les morceaux. Bref immortels étaient Amadis de Gaule, Lancelot du Lac et les Douze Pairs de France. Alors vint le roman ― le vrai, le moderne, celui que nous connaissons depuis Don Quichotte et qui s’attache à montrer la vie d’en bas, et non plus d’en haut, du ruisseau ou de l’égout et non plus de l’empyrée, loin de l’univers des demi-dieux et près de la planète des hommes et des femmes ordinaires, avec leurs humeurs et leurs tracas et toute cette physiologie écœurante. Le premier en France à inventer cette représentation du monde et à nous toucher davantage parce que ce monde-là est bien le nôtre, est Rabelais : là, ses héros sont encore gigantesques, énormes, surhumains, mais voilà, ils ont des humeurs et la scatologie des personnages est si envahissante qu’elle noie leur grandeur épique dans un rire démolisseur. Tout comme le géant Gulliver noiera le palais de la reine lilliputienne en faisant un pipi d’abondance. De même en Espagne, Cervantès, considéré comme le véritable inventeur du roman moderne, s’attache à montrer les misères physiologiques de celui qui, croyant réincarner les héros de la chevalerie, collectionne plaies et bosses, en compagnie d’un écuyer des plus paysans qui, dans les moments d’effroi, n’hésite pas à faire dans son froc, et Don Quichotte, nous dit l’auteur, de se pincer le nez. Cohen a, bien entendu, lu et admiré Don Quichotte de la Manche, comme le prouve ce passage éloquent :

L’illustre Céphalonien, d’émoi, lâcha une série de vents si retentissants que les vitres de la cuisine tremblèrent, que deux chevaux s’emballèrent sur la place du Marché et qu’un chat épouvanté mordit un gros chien. Après avoir médité quelques minutes, Mangeclous s’empara du panier à salade, s’en coiffa comme d’un heaume [on retrouve là l’épisode cervantin du heaume de Mambrin, qui n’est qu’un vulgaire plat à barbe], et se précipita dans l’impasse des Puanteurs.

Nous voilà bien dans la dégradation de l’épopée. Et Albert Cohen, tout en l’illustrant, n’hésite pas à nous faire la leçon et à jouer, sans avoir l’air d’y toucher, au théoricien du roman moderne.

C’est là que se situe la grande leçon esthétique de Mangeclous qui ne s’en prend rien de moins qu’au grand Tolstoï et à ses héros sublimes. Le jeu de massacre est évident :

Que vienne le romancier qui montrera le prince Wronsky et sa maîtresse adultère Anna Karénine échangeant des serments passionnés et parlant haut pour couvrir leurs borborygmes et espérant chacun que l’autre croira être seul à borborygmer. Qu’il vienne le romancier qui montrera l’amante changeant de position ou se comprimant subrepticement l’estomac pour supprimer les borborygmes tout en souriant d’un air égaré et ravi… Qu’il vienne, le romancier qui nous montrera l’amant, prince Wronsky et poète ayant une colique et tâchant de tenir le coup, pâle et moite, tandis que l’Anna lui dit sa passion éternelle. Et lui, il lève le pied pour se retenir. Et comme elle s’étonne, il lui explique qu’il fait un peu de gymnastique norvégienne ! Et puis il n’en peut plus et il prie sa bien-aimée de le laisser seul pour un instant car il doit créer de la poésie à vers ! Et, resté seul dans le cabinet de travail parfumé, il est traqué ! Il n’ose aller dans le réduit accoutumé, car la mignonne Anne est dans l’antichambre ! Alors, le prince Wronsky s’enferme à clef et prend un chapeau melon et s’accroupit à la manière de Rébecca, ma femme qui, elle, ne prétend pas être une créature d’art et de beauté !! Et soudain voici qu’arrive le mari de l’adultère, monsieur Karénine, qui a défoncé la porte de la rue ! Et alors la passionnée Anna lui dit qu’elle ne veut plus de lui, que le prince Wronsky et elle sont dans un ouragan et que lui, Karénine, est un mari dégoûtant et peu poétique. ‘’Le prince Wronsky, s’écrie-t-elle, m’a ouvert les portes du royaume ! O chien de mari, ô jaloux, ô fils de la pantoufle et du cataplasme, sais-tu ce que fait en ce moment mon trésor, mon aigle de passion ? Il crée des vers !’’ Et le prince Wronsky qui a mangé trop de melon et bu trop d’eau glacée est accroupi sur son chapeau melon ou plutôt sur son képi d’aide de camp et il s’y soulage et murmure le nom de sa maman avec infinie faiblesse et délectation !: Accroupi devant le piano, il frappe sur les touches et il joue un noctambule de Chopin [n’oublions pas que c’est Mangeclous qui parle, et forcément, il a son langage exotique] pour couvrir d’autres bruits ! … Et le mari, le pauvre mari Karénine, s’en va. Et Anna frappe et demande : ‘’Cher prince Wronsky, avez-vous fini de créer ?’’ Et le prince répond : ‘’Tout de suite, ma noble colombe, les vers ne sont pas encore finis.’’ Et cinq minutes après, il lui dit d’entrer dans la chambre dont la fenêtre est grande ouverte. Et il n’y a plus de képi par terre, car il l’a enfermé dans la bibliothèque, ce charmant amant ! Et sur le tapis il a répandu des parfums ! Et il lui dit : ‘’Ah, que c’est bon de créer de l’art ! ― Oui, cher prince, répond l’adultère avec respect, ce doit être merveilleux ! ― Oui, s’écrie le prince poète, il y a des moments où il faut que ça sorte !

Qui pourrait aller plus loin dans le scatologique ? dans la dérision du romantisme ? dans la dégradation de l’épique ? Cohen, à cet égard, est un maître.

Le thème majeur, qui court tout au long de cette farce, est celui de l’exil, de la diaspora. Ici on ne manque jamais de mentionner la chute de Jérusalem, et le mur de la maison de Mangeclous garde une partie non crépie et non peinte en souvenir de la destruction du Temple. Quant à la carte de visite de Saltiel, éternel passeur de frontière, elle s’inscrit, dérisoire et éloquente, sur le carton de sa valise, riche de toutes ces indications nomades :

Warszawa. À désinfecter ― Montevideo. Quatrième classe ― Indésirable ― À refouler ― Hôtel-Pension des Navigateurs Brazzaville ― Cairo ― Oslo. À diriger sur le lazaret ― Saigon.

C’est que l’être juif est en conflit incessant avec le monde où nous sommes, le monde de la diaspora. La situation lamentable des communautés juives fait pleurer nos Valeureux. Hitler se profile déjà dans Mangeclous en 1938, à travers cette étonnante prière de Saltiel :

Ô Éternel…, si cet Hitler est bon et agit selon Tes principes, fais-le vivre cent six ans dans la joie. Mais si Tu trouves qu’il agit mal, eh bien transforme-le en Juif polonais sans passeport !

Bien entendu, les pages publiées par la suite, après la 2nde Guerre Mondiale, feront la place la plus douloureuse à la Shoah. Notons qu’en 1938, Albert Cohen avait déjà cette idée que Charlie Chaplin allait exploiter dans le Dictateur, celle du grimage, si l’on veut bien se souvenir du barbier juif du ghetto qui, sosie de Hitler, prendra la place du Führer à la fin du film pour lancer un message de paix universelle et abolir l’abomination nazie. Eh bien, ce stratagème naît déjà dans l’esprit fertile de Mangeclous qui imagine de se grimer « de manière à lui ressembler et je commande tout et j’ordonne qu’il faut nous aimer ». Mais si ça ne marche pas, alors l’enragé Mangeclous échafaude, dans Belle du Seigneur, un plan plus mordant — Albert Cohen a sûrement vu Une vie de chien, de Chaplin :

Acheter des chiens enragés à l’Institut Pasteur pour les introduire secrètement en Allemagne afin qu’ils mordent quelques Allemands qui, pris de rage à leur tour, mordront d’autres Allemands et ainsi de suite jusqu’à ce que tous ces maudits se mordent les uns les autres.

Et puisqu’on en est encore et toujours à Charlot, comment ne pas privilégier le thème de L’émigrant, où le Tramp, rejeté par les deux frontières en est réduit, finalement, à marcher un pied dans chacune, dans l’un et l’autre pays et donc dans aucun, éternel émigré, repoussé, rejeté, marginalisé, thème si juif qu’il fera écrire, aux glossateurs malveillants d’extrême droite en France que tout l’art de Charlot est juif et respire le Juif. Bel hommage pour le fils de Hannah, sa mère, qui semble bien avoir fait partie de la « famille ». Les Valeureux sont tous, individuellement et globalement, des émigrants. Accoutrés d’une façon si étrange, montrés du doigt, rejetés, et jamais stables, archétypes des Juifs sans patrie ni frontière…, mais qui sauront, plus tard, participer modestement à l’édification de l’État d’Israël. Mangeclous troquera alors son déguisement britannique ― haut de forme, cannes de golfe et tennis ― pour l’habillement plus pratique du boy-scout. Rappelons que, avec sa conscience aiguë du drame de l’apatride, Albert Cohen, fonctionnaire à la Société des Nations et conseiller juridique auprès du Comité intergouvernemental pour les Réfugiés, à Londres, est aussi l’auteur d’un document qui n’a rien de fictionnel : la délivrance d’un titre de voyage aux réfugiés apatrides, le plus souvent des Juifs, qui est un véritable passeport de trente-deux pages, adopté le 15 octobre 1946, et qu’Albert Cohen qualifiera de « mon plus beau livre ».

Mais, à l’image de leur auteur, les Valeureux sont d’indécrottables hommes de la diaspora. Albert Cohen, on le sait, se vit offrir en 1950, par Haïm Weizman, 1er président de l’État d’Israël, un poste d’ambassadeur de l’État d’Israël, qui lui aurait été donné au terme d’une formation d’un an en Israël, au cours de laquelle il apprendrait l’hébreu, mais il refusa et préféra l’exil douillet de Genève. L’homme de Corfou finira, donc, ses jours dans la douce froidure de Genève sans jamais cesser de rêver aux senteurs et aux douceurs méditerranéennes : pas une page qui n’en soit imprégnée. L’État d’Israël pouvait-il prétendre, aux yeux de Cohen, au statut de paradis des êtres diasporiques ? Mangeclous y répond dans Les Valeureux :

Mangeclous m’a dit, en se tenant la barbe d’un air de compétence que, dans cet État Juif, il n’y aurait bientôt plus de Juifs à force d’être heureux et normaux ! Car, d’après lui, le bonheur rend stupide et sans génie de cœur ! À quoi je lui ai répliqué que le destin de notre peuple étant d’avoir des Tribulations, Traverses et Malencontres de génération en génération, nous en aurons sûrement aussi dans notre État Juif et, par conséquent, tout ira bien, sans danger de bonheur ni péril de sécurité, et ne te fais pas de soucis, cher Mangeclous, nous resterons Juifs même en terre d’Israël, et sache que si l’Éternel nous favorise de désagréments et d’ennemis deux ou trois fois par siècle, c’est justement pour nous maintenir en bonne forme israélite !

Comment qualifier ce ton ? Amertume ou dérision ? Révolte ou tristesse ? Et ces trois mots en milieu de diatribe, « Tribulations, Traverses et Malencontres », emphatisés par une triple majuscule, douloureuse trinité pesant sur la nuque roide de la « race milliardaire », ne s’inscrivent-ils pas dans l’héritage rabelaisien qui, à l’évidence, est à la source de cette écriture ? Avec, comme chez l’illustre représentant de la médecine par le rire, dans la gorge secouée d’éclats, une grande sagesse de désabusement.

Comment s’étonner, dès lors, que ce désabusement débouche, sur le tard, sur un profond pessimisme ? Des écrits antérieurs à la 2nde Guerre Mondiale,  Solal et Mangeclous, avec toutes les clowneries que l’on sait,   à la gravité des livres qui ont suivi, Les Valeureux et Belle du Seigneur, en passant par les essais émouvants, outrés, révoltés, douloureux de Livre de ma mère et Ô vous frères humains, ou pieux comme l’ultime opus, Carnets, nous mesurons clairement ce passage : le ton est volontiers grinçant, la pique méchante, l’ironie cinglante, et la noirceur d’âme triomphante. Non, Albert Cohen n’est pas seulement cet écrivain comique dont on a célébré la faconde. Bien qu’ils aient partagé une grande amitié et une complicité certaine en leur adolescence, Albert Cohen n’est pas Marcel Pagnol. Il y a chez lui une dimension inexistante chez ce dernier : la tragédie. Qui est la condition tragique de la vie, à partir de ce thème de départ — à base autobiographique — : la tragédie juive dont il fut, en tant que fonctionnaire international, un spectateur privilégié, angoissé, traumatisé. Il n’est pas inutile  de rappeler qu’Albert Cohen, en prenant sa retraite, choisit de vivre reclus au 7ème étage d’un immeuble genevois, derrière une porte munie de plusieurs verrous, terré et craintif, et ne connaissant qu’à la fin de sa vie les feux des projecteurs. Avec une lucidité qui étonne par sa force au crépuscule de sa vie, il a pu, donc, prévoyant que nous entrions dans une longue et incertaine période de troubles, de conflits insolubles, de caïnisme généralisé, de haine antisémite, et de planète en folie, déclarer posément, tranquillement, catégoriquement dans un entretien radiophonique à Jacques Chancel  :  « Il n’y aura pas de 3ème millénaire ». Et nous sommes là à relever sa phrase et ce défi, et puisant, peut-être, dans une des dernières œuvres du XXème siècle au souffle humaniste, quelque raison encore d’espérer, tout comme il a voulu plonger le protagoniste de Solal dans la tragédie, certes, tout en soulevant une brume d’incertitude sur sa mort véritable. Alors, si nous croyons encore que Sol ― le Juif de lumière ― n’a pas plongé dans l’abîme, peut-être, avec Cohen, nous prendrons-nous au jeu de la foi et de l’absolu, et saurons-nous nous attacher, comme un ultime enjeu, à ce

Seigneur ensanglanté au sourire rebelle qui allait, fou d’amour pour la terre et couronné de beauté, vers demain et sa merveilleuse défaite.

Il reste de cette lecture un rire, un rire grinçant et jamais rose, comme celui qui secoue les côtes du cinéphile pleurant et riant aux aventures misérables et tendres du Kid ou des Temps Modernes. Le rire est vie, « pour ce que rire est le propre de l’homme », disait Rabelais, et Mangeclous, qui nous fait tant rire, est toujours tenté par le suicide, l’oncle Saltiel aussi, tant leur misère est grande, et leur absence d’espoir. N’était Solal, le neveu miraculeux et riche, celui qu’on appelle Sol, qui en espagnol signifie  « soleil ». Albert Cohen, en 1969 dans Les Valeureux, justifie ainsi toute son œuvre, réunissant en une même pâte Israël et le peuple juif, l’exil et le royaume, le ghetto et le yichouv, et rattachant son encre à celle qu’il a tant aimée, sa génitrice :

Ma plume s’est arrêtée et j’ai vu soudain mon peuple en terre d’Israël, adolescent d’un auguste passé surgi, antique printemps, virile beauté révélée au monde. Louange et gloire à vous, frères en Israël, vous, adultes et dignes, sérieux et de peu de paroles, combattants courageux, bâtisseurs de patrie et de justice, Israël israélien, mon amour et ma fierté. Mais qu’y puis-je si j’aime aussi mes Valeureux qui ne sont ni adultes, ni dignes, ni sérieux, ni de peu de paroles ? J’écrirai donc encore sur eux, et ce livre sera mon adieu à une espèce qui s’éteint et dont j’ai voulu laisser une trace après moi, mon adieu au ghetto où je suis né, ghetto charmant de ma mère, hommage à ma mère morte.

Un dernier trait d’union. Charlot dans Le dictateur, son seul film d’inspiration juive, donne à son actrice préférée Paulette Godard le nom de Hannah. Le prénom de sa mère…

On ne peut tout dire de l’immense matière de cette somme romanesque, véritable lave en fusion des passions humaines, où l’amour est perçu et présent comme le nombre d’or de l’« antinature » — celle qui nous sauve de la bestialité — dans le volcan d’une écriture dont l’ardent jaillissement inonde toutes ces pages d’un gigantesque bonheur de lecture. Servie et comblée aujourd’hui par cette très remarquable édition en Quarto Gallimard.


Albert Bensoussan

Source : https://www.acciesafrarennes.fr/albert-bensoussan/lire-et-relire-albert-cohen-en-2019

 

Solal et les Solal sur France-Culture (Talmudiques)

Envoyer Imprimer PDF

Albert Cohen et la puissance du roman 1/2 L'invention d'une langue

LIEN vers l'émission : https://www.franceculture.fr/emissions/talmudiques/albert-cohen-et-la-puissance-du-roman-12-linvention-dune-langue


"Cher Oskar !
Tu m’as écrit une lettre charmante qui demandait, soit une réponse rapide, soit pas de réponse du tout ; … Voilà une partie de ma réponse ! Il me semble qu’on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? Pour qu’il nous rende heureux, comme tu l’écris ? Mon Dieu, nous serions tout aussi heureux si nous n’avions pas de livres, et des livres qui nous rendent heureux, nous pourrions à la rigueur en écrire nous-mêmes. … — un livre doit être la hache qui brise la mer gelée qui est en nous. Voilà ce que je crois !"

Quel magnifique éloge du livre et de la puissance du roman nous offre ici Kafka dans cette lettre à Oskar Pollack datée de Janvier 1904. : Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée qui est en nous. Voilà ce que je crois !
Le roman nous aide à façonner et refaçonner infiniment le monde. N’est-ce pas d’ailleurs le sens du mot « fiction », qui vient du latin fingere et qui signifie « modeler » ? Modeler la matière des mots et du langage comme de l’argile, et en faire un Golem, une « créature en glaise » comme j’aime le dire pour faire sourire, en ajoutant immédiatement avec sérieux que la fiction, cette invention continue du monde, est ce qui nous protège contre la destruction de notre humanité par cette remise en question permanente, par cette nouveauté et singularité surprenante, que seul chaque roman apporte avec lui !
Puissance du roman qui est d’abord la puissance du langage, la puissance des mots qui ouvrent à l’intérieur de nous des espaces inconnus ou inexplorés créant littéralement des mondes et nous recréant à travers ces nouveaux mondes. Va et vient dynamique entre l’œuvre et le monde où chacun nourrit l’autre et lui donne plus de consistance, plus d’humanité.
Formidable travail de l’écrivain qui sait à chaque fois réinventer la langue ! Qui sait souligner les nuances, faire jouer les tonalités, déployer par les différents points de vue de ses personnages le chatoiement du monde. Qui sait donner à chaque mot sa densité, sa vibration, sa « libration », c’est à dire qui sait que les mots, les histoires, et les livres ont du poids.
Poids du monde que la littérature offre avec légèreté et beauté rappelant que la raison esthétique qu’apporte le roman et les œuvres d’art, n’est pas un « à côté » de la rationalité mais l’un de ses éléments constitutifs les plus essentiels et les plus incontournables.
Même si chaque romancier apporte un nouveau langage, et souvent un nouveau style, il y a dans cette République des lettres certains écrivains qui le font différemment. Mais vraiment différemment ! Je pense à l’un d’entre eux. Un très grand parmi les très grands ! C’était au XXe siècle. C’était Albert Cohen ! (Marc-Alain Ouaknin)


Albert Cohen et la puissance du roman 2/2 Un homme du monde

LIEN vers l'émission : https://www.franceculture.fr/emissions/talmudiques/albert-cohen-et-la-puissance-du-roman-22-un-homme-du-monde


La critique des œuvres d’Albert Cohen tourne autour du thème de la judéité depuis longtemps, car Cohen ne cesse d’explorer ce sujet, dans ses romans comme dans ses autres écrits, et dans ses entretiens, où il insiste sur sa propre judéité comme clé essentielle pour comprendre sa vie et son œuvre.

L’on évoque parfois le sujet comme point de départ, ou comme s’il allait de soi, et que les enjeux étaient évidents. Pourtant la question de l’identité juive et de l’identité tout court est éminemment complexe et dialectique.

Les romans de Cohen ne sont pas des romans juifs ni des romans sur les juifs mais des romans qui décrivent un monde dans laquelle les juifs ont leur place, ont leur part. (Marc-Alain Ouaknin)

Le livre de l'invité

Albert Cohen, Solal et les SolalSolal, Mangeclous, Les valeureux et Belle du seigneur.

Éditions Gallimard, Collection Qaurto

Une édition accompagnée d’un appareil critique d’une richesse impressionnante : un texte d’introduction, un dossier illustré de photos et de documents d’archive sur la vie et l’œuvre de Cohen, et une présentation pour chacun des quatre romans.

Un épais volume qui se termine par deux textes : un court texte de Cohen intitulé Combat de l’homme, et les notes d’un journal tenu Anne-Marie Boissonas-Tillier à propos de Belle du Seigneur.

Editions Quarto GallimardEditions Quarto Gallimard Crédits : .Radio France

Présentation de l'éditeur

Peu de lecteurs de Belle du Seigneur, en 1968, savaient que ce  roman était le dénouement d'un cycle inauguré en 1930 avec un premier  chef-d’œuvre, Solal, prolongé par Mangeclous en 1938 et achevé en 1969  avec la publication, à contretemps, des Valeureux...

Quarante ans  d'aléas éditoriaux avaient fait perdre de vue la continuité  chronologique du récit et, plus encore, son unité d'inspiration.

Rassemblant pour la première fois en un volume cette tétralogie avec le  titre que son auteur aurait voulu lui donner, Solal et les Solal, cette  édition Quarto invite à relire d'un œil neuf une œuvre d'exception, à  mieux en mesurer le rythme, à savourer l'équilibre entre les volets  dramatiques (le scénario obsédant de l'ascension et de la chute du  héros) et comiques (l'univers burlesque de Mangeclous et des siens), la  fantaisie baroque et la veine satirique, le souffle épique et la  tentation lyrique.

A travers la vie aventureuse de " Solal des Solal ",  enfant prodigue du ghetto à la poursuite d'un rêve d'Europe, se déploie  une ample méditation sur le destin juif, la culture occidentale, l'amour  et la condition humaine, servie par une prose généreuse et inventive  qui ne se refuse aucune audace.

L'édition de Philippe Zard offre un  important appareil critique qui reconstitue le contexte culturel de  l’œuvre, et élucide, dans de riches notes, les références littéraires,  bibliques, artistiques et religieuses, les allusions à des événements ou  des personnages historiques, les mots rares et les régionalismes.

Les  présentations des romans mettent en lumière la teneur politique et  philosophique de l’œuvre, ainsi que les tensions et les contradictions  qui la nourrissent : " Cohen est un écrivain juif comme Césaire est  nègre et Claudel catholique : ces adjectifs portent idiomatiquement, le  tout de la question humaine " (" Solal et les Solal : le roman  introuvable ").



 

Solal et les Solal en Quarto (Le Monde Livres)

Envoyer Imprimer PDF


 

Solal, Mangeclous, Les Valeureux, Belle du Seigneur,

d’Albert Cohen,

édition de Philippe Zard, Gallimard, « Quarto », 1 654 p., 32 €.

 

Que manquait-il à Albert Cohen (1895-1981) pour être reconnu comme l’un de nos très grands romanciers ? Peut-être qu’apparaisse l’architecture du vaste cycle auquel il travailla quarante ans durant. La très belle édition de Solal et les Solalde Philippe Zard lui apporte aujourd’hui réparation. Ce titre était au départ le surtitre de l’édition originale de Mangeclous,en 1938 : ce qui fit rétrospectivement de Solal, paru en 1930 (chez Gallimard), le premier volume d’une série. Mangeclous résultait néanmoins d’un compromis : fin 1937, Cohen avait accumulé 2 300 pages manuscrites, première version de Belle du Seigneur, avec laquelle il entendait clore les aventures de Solal. Le projet était ambitieux – trop… Pour satisfaire son éditeur, il lui fallut extraire quelques centaines de pages, les plus truculentes. Mangeclous se voulait en 1938 un prélude aux amours de Solal et d’Ariane. Mais avec la guerre et l’engagement de Cohen au sein d’instances internationales (il fut notamment à l’origine du « passeport du réfugié »), la parution de Belle du Seigneur fut retardée. En 1967, l’écrivain se heurta une nouvelle fois à Gallimard, effrayé par le caractère disproportionné de l’œuvre ; il fallut couper, et son chef-d’œuvre parut, sans surtitre, en mai 1968 – à l’actualité pour le moins chargée… –, suivi un an plus tard de sa part retranchée : Les Valeureux. Voilà qui brouillait l’alliance étroite, chez Cohen, de l’héroïque et du burlesque, du lyrique et du satirique.

Grâce à cette édition « Quarto » (où Belle du Seigneur et Les Valeureux se trouvent judicieusement intervertis), les aventures de Solal et de ses compagnons céphaloniens retrouvent une continuité. Cohen y gagne sa place de grand « écrivain juif, comme Césaire est nègre et Claudel catholique », chacun d’eux portant, souligne Philippe Zard, « le tout de la question humaine ». Lorsque, en 1925, il créa La Revue juive, Cohen en appelait à un « vrai romantisme jaillissant d’œuvres de tempérament juif, épiques et morales ». Ouvrez Solal et les Solal : c’est ce tempérament qui en jaillit – non sans ambiguïté, ainsi qu’en témoignent les critiques adressées par le poète André Spire, pour qui la faconde grotesque de Mangeclous était dégradante. Albert Cohen ne craignait ni l’excès ni le mauvais goût ; ceux-ci ne sont toutefois que l’envers de l’alliance entre messianisme et lucidité démystifiante, face lumineuse de son œuvre. 

Jean-Louis Jeannelle

(Le Monde, Vendredi 16 novembre 2018)

 

Actualités Albert Cohen

Envoyer Imprimer PDF

1/ Sur France Culture : 

LA COMPAGNIE DES AUTEURS, semaine Albert Cohen

Lundi 29 octobreLa conscience d'être juif
Avec : Maxime Decout, maître de conférences en littérature française des XXème et XXIème siècles à l'Université Lille 3 - Charles de Gaulle, auteur notamment de Albert Cohen : les fictions de la judéité (Classiques Garnier)
Et la chronique de Tiphaine Samoyaut, co-directrice de la revue « En attendant Nadeau »
Mardi 30 octobreUn créateur décomplexé
Avec : Philippe Zard, maître de conférences de littérature comparée à l'Université de Paris Ouest-Nanterre, responsable de l’édition de Solal et les Solal (Quarto, Gallimard)
Et la chronique d’Etienne de Montety, directeur du Figaro Littéraire
Mercredi 31 octobreBelle du Seigneur
Avec : Alain Schaffner, professeur de littérature française du XXe siècle à l'Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3
Et la chronique d’Alexis Brocas, du Nouveau Magazine littéraire
Jeudi 1er novembreAlbert Cohen et l'autobiographie
Avec : Anne-Marie Jaton, Professeur de littérature française à la Faculté des Lettres de l'Université de Pise, auteure notamment de Albert Cohen, Le mariage miraculeux des contraires (Presses polytechniques et universitaires romandes)
Et la chronique d’Eric Marty, écrivain et essayiste


PERSONNAGES EN PERSONNE : Adrien Deume ou l’Enfant cocu


2/ Dans LE FIGARO, 24 octobre 2018

« Belle du Seigneur » : chef-d’œuvre ou fausse valeur ?

DOSSIER  Publié en 1968, le roman culte d’Albert Cohen fête ses 50 ans. Est-il à la hauteur de sa réputation ? Dix écrivains répondent.


C’ÉTAIT un jour d’hiver de 1979. Pascal Bruckner et son ami sépharade Maurice Partouche étaient partis à l’aube pour Genève. Deux copains remplis d’espoir à la perspective de rencontrer Albert Cohen (1). Le retour à Paris le soir même par le dernier train fut plus mitigé. « Je m’attendais à trouver un homme flamboyant, un grand seigneur, j’ai rencontré un vieux monsieur ordinaire, faillible et fatigué, très conven­tionnel, très vieille France, très anti­féministe, décrétant, entre autres choses, les femmes moins intelligentes que les hommes et, les femmes juives, les meilleures épouses parce qu’elles finissent par devenir nos mères… » Certes, en 1980, l’auteur de Belle du Seigneur était sous l’emprise des psychotropes pour une grave dépression et ­« délirait un peu », explique pudiquement Philippe Zard, directeur du remarquable Solal et les Solal qui paraît en « Quarto » Gallimard (voir ci-contre).
Mais Pascal Bruckner reconnaît que cette rencontre genevoise a ­signé « la perte de crédit et sapé la confiance » qu’il avait placée en ­Albert Cohen. Il reconnaît aussi qu’il s’est sans doute fait avoir, si l’on peut dire. Fin 1979, Albert ­Cohen a 85 ans. C’est un écrivain d’un autre siècle qui vit replié sur son âge et sa solitude dans son ­appartement, au neuvième étage du 17 rue Krieg, dans la banlieue de Genève, en compagnie de sa dernière épouse, Bella. S’il a été propulsé au rang de « vedette » auprès du grand public, après l’émission spéciale d’« Apostrophes » que lui a consacrée Bernard Pivot le 23 décembre 1977, s’il bénéficie de l’admiration sans réserve de François Mitterrand qui œuvre pour qu’il reçoive le prix Nobel, Albert ­Cohen est un homme sans illusions. Ni sur l’amour, ni sur la ­politique, ni sur le jeu social. ­Bruckner avait trente-deux ans, son Nouveau désordre amoureux sorti en 1977, il travaillait à Lunes de fiel. Un jeune homme « plongé dans son époque » et « la sottise » de son idéalisme. « La jeunesse est l’âge de l’absolu. J’ai jugé Cohen avec les yeux de l’absolu qu’il avait lui-même mis en pièces dans son ­roman. »
Car oui, Belle du Seigneur, « cathédrale » de Cohen est LE livre des paradoxes. Roman de l’amour total, il est avant tout le procès de la mythologie amoureuse. Empreint d’un discours misogyne et de la ­figure machiste de Solal, il est contrebalancé par une rare libé­ration de la parole féminine in­carnée par le long monologue d’Ariane dans son bain.
Roman « baroque » à une époque où l’écriture « blanche » régnait en maître sur les lettres françaises, « sa phrase est torrentielle, imagée, colorée, musicale, somptueuse, hilarante, incongrue, inouïe, singulière - à vrai dire ­unique », s’émeut Laurence Cossé. Un style qui « ne ressemble à rien de ce qui se publiait à l’époque. Ni aux romans de facture classique tels ceux de Jean d’Ormesson, ni à l’avant-garde des Butor ou Robbe-Grillet », reconnaît Philippe Zard. Un roman « rusé, sincère, fouetté, empoisonné et succulent, qui pourrait être brésilien ou cubain », ­s’enthousiasme Charles Dantzig, admiratif du souffle « irraison­nable » de Cohen à mille lieues du « jardinage régulier, sage et souvent étriqué de notre littérature moyenne », un texte bourré d’adjectifs dans un temps où, « par un préjugé répété depuis Clemenceau, ils sont à chasser ».
Mais Belle du Seigneur est aussi un livre dont le décor, les préoccupations et le cadre n’ont rien à voir avec l’époque de sa parution. Comment pourrait-il en être autrement ? L’œuvre, commencée dans « le vent mauvais qui soufflait sur l’Europe des années 30 », dit Philippe Zard, est publiée trente ans plus tard, « au moment où l’esprit de Mai 68 se diffusait dans la société française et la bouleversait en profondeur », se souvient Laurence Cossé. Amusée par ce « chassé-croisé », l’auteur de La Grande Arche se souvient de Belle du Seigneur, ­« découvert avec tout le monde à la fin des années soixante-dix ­comme le plus contraire aux dogmes soixante-huitards ». Étrange destinée en effet.
Rédigé en quelques mois durant l’année 1937, amputé de sa première partie pour Mangeclous, ­publié séparément en 1938, le ­manuscrit est abandonné à Paris quand l’écrivain se réfugie en Angleterre en juin 1940, mis à l’abri par sa secrétaire à la légation ­suisse, rue de Grenelle, repris en 1967, refusé par le comité de lecture de Gallimard le 2 juin, repris pour être réduit « à des dimensions hu­maines » par son auteur en ­­­­­oc­tobre, il est finalement publié « en juin 68 dans l’indifférence géné­rale », rappelle Laurence Cossé.
Huit cent cinquante pages qualifiées de « chef-d’œuvre absolu » par Joseph Kessel et saluées d’un « Quel morceau ! Quel monstre ! » par François Nourissier. Mais il faut attendre « l’année suivante pour que les libraires ouvrent ce gros pavé et que ne commence un bouche-à-oreille enthousiaste qui n’a pas cessé depuis, pulvérisant les records de vente de la collection “Blanche” de Gallimard ».
Entre-temps, Belle du Seigneur, récompensé à l’automne 1968 par le grand prix de l’Académie française, est qualifié de « lanterne magique » par Maurice Genevoix qui en salue le « souffle épique » et le « foisonnement ».
L’Académie française ? Raison de plus pour faire fuir la jeune génération soixante-huitarde avide de nouvelles voix et de nouveaux combats plutôt que d’un texte « d’imprégnation biblique, du ­Cantique des Cantiques et de l’Écclésiaste écrit sans esprit de système, ni théorie dans la tradition de Cervantès et Dostoïevski par un ­romancier de l’instinct, admirateur de Proust », analyse Philippe Zard.
C’était un livre dont « on se chuchotait le titre à l’oreille tel une ­sorte de talisman », renchérit Bruckner. « Je ne savais pas trop quoi en penser tant il était l’exact contraire de tout ce que l’on défendait depuis le début des années soixante-dix. Peu l’avaient lu jusqu’au bout, certains n’avaient fait que le feuilleter, impressionnés par son épaisseur. Les jeunes gens et les jeunes filles romantiques se disaient qu’ils y trouveraient la bible qui les conduirait vers le pays de la félicité, de l’absolu, de l’exigence amou­reuse. En réalité, Belle du Seigneur est un univers étouffant. Une condamnation absolue de la passion, tragique désaccordé ne pouvant conduire qu’au malheur des amants. C’est l’anti Amour fou de Breton, l’opposition entre Éros et Agapé. L’idéal qui conduit les amants est tellement élevé que personne ne peut être à la hauteur de cet amour-là. C’est un livre chaste dans une époque de l’érotisation la plus crue. Peut-être faut-il y voir une des raisons de son succès. »
Né en 1895 à Corfou dans une famille juive poussée à l’exil en 1900, Albert Cohen fut le compagnon de classe et l’ami de Marcel Pagnol à Marseille avant de s’installer à ­Genève pour étudier le droit. Naturalisé suisse, fonctionnaire au Bureau international du travail (BIT) puis diplomate, il est conseiller de l’Agence juive pour la Palestine à Londres durant la guerre, à l’Organisation internationale pour les réfugiés (OIR) en 1947. Quand il décide de se consacrer exclusivement à l’écriture, il a cinquante-six ans.
C’est un romancier « à éclipses » qui publie peu et épisodiquement entre de longues périodes de si­lence. Un romancier qui écrit par amour pour les femmes de sa vie - Yvonne Imer pour Solal (1930), Marianne Goss pour Mangeclous (1937) et Belle du Seigneur -, auxquelles il dicte ses textes dans des états de transe amoureuse, les envolées poétiques des longs monologues directement inspirés de la modernité de Joyce et Valery Larbaud. « Dans le monde désenchanté de la littérature d’avant-guerre, le lyrisme un peu incantatoire de Cohen avait toute sa place », confie Philippe Vilain qui avoue avoir « traîné la jambe » dans les années quatre-vingt-dix pour lire Belle du Seigneur, au programme de ses études de lettres à la Sorbonne, n’en avoir aimé d’emblée « ni la grandiloquence, ni l’emphase », avant de réviser son appréciation. « On a tendance à le juger selon les critères de la littérature contemporaine, qui tend à ne plus faire de l’écriture et du style le véritable enjeu. » Surtout, Vilain, qui, de L’Étreinte à La Fille à la voiture rouge en passant par La Femme infidèle, explore les errements de l’amour, ne pouvait être que « touché par le traitement d’un sujet aussi universel que celui de la passion jusqu’à l’ennui ». Au point de songer à faire de l’une des formules d’Albert Cohen, « le mari ne peut pas être poétique », l’épigraphe d’un de ses prochains romans comme si d’une seule phrase, son aîné avait réussi à nommer mieux que tout autre « la défaite de l’amour ».
Satire de « la galanterie, de l’exhibition et des organes car les amants ne se regardent jamais nus », ironisait Pascal Bruckner, Belle du Seigneur l’est également « de la petite bourgeoisie, de leurs napperons et rêves de grandeur », pointe Colombe Schneck. Prix ­Pagnol 2018 pour Les Guerres de mon père, elle se souvient d’avoir dé­voré Belle du Seigneur d’une traite l’été de ses dix-huit ans et n’avoir vibré que pour la beauté téné­breuse de Solal, dont Albert Cohen rêvait de le voir incarné à l’écran par Bernard-Henri Lévy avec ­Catherine Deneuve dans le rôle d’Ariane.
Mais Belle du Seigneur est aussi, et peut-être avant tout, un « grand roman européen », conclut Philippe Zard. Le texte fondamental qui montre du doigt le fiasco de la SDN, « cette Europe qui a prétendu mettre la guerre hors la loi et s’est avérée impuissante à éviter le pire ». Il est surtout le dernier volet d’une saga juive. « Dans ma famille, Belle du Seigneur était une évidence, raconte Boris Razon. ­Albert Cohen était un Juif oriental comme nous. Ma grand-mère vivait près de chez lui à Genève, elle est enterrée dans le même cimetière. Son roman raconte notre histoire, la rencontre vibrante et désespérée des Juifs de l’Europe ottomane avec la Suisse protestante, notre rapport complexe et joyeux au monde. » Car tout n’est pas sinistre dans Belle du Seigneur. Après avoir été ému à vingt ans en 1995 par l’histoire de Solal et d’Ariane, c’est surtout l’aspect comique et grinçant du personnage d’Adrien Deume (2), mari trompé et petit fonction­naire, que l’auteur d’Écoute retient. « Le récit de sa veulerie, sa façon de classer les dossiers par le vide en les évacuant. Souvent, je suis tenté de faire comme lui. Je me raisonne en me disant, allons Boris ne fais pas ton Adrien Deume ! »
(1) Portrait de l’écrivain paru dans Le Monde, le 6 janvier 1980.(2) Le 21 octobre dernier, à 15 heures, Charles Dantzig a consacré un « Personnages en personne », son émission sur France Culture, à Adrien Deume.

La tétralogie enfin regroupée


EN ÉCRIVANT Solal (1930), Albert Cohen « n’avait vraisemblablement pas encore en tête l’idée d’un cycle, explique Philippe Zard, qui dirige le passionnant appareil critique qui accompagne la publication de Solal et les Solal. Mais, en ressuscitant son héros dans les dernières pages, il ouvrait la possibilité d’une suite. » Idem pour Mangeclous (1938), qui n’est qu’une petite partie du « roman total » envisagé par l’écrivain à l’époque. Des milliers et des milliers de pages dictées en un temps record entre 1935 et 1938 (...) à sa secrétaire Anne-Marie Boissonas, dont le carnet de notes découvert quatre ans après la publication de la « Pléiade » et publié dans ce « Quarto » est un témoignage exceptionnel.
En effet, il existe peu de documents ou de déclarations d’Albert Cohen à propos de la genèse de son travail. L’écrivain ayant préféré « emporter ses secrets dans sa tombe », se désole Philippe Zard, et les souvenirs de Bella, sa dernière épouse, regroupés dans Autour d’Albert Cohen, sont somme toute approximatifs.
Ce que l’on sait, c’est que, dans les dernières lignes de Mangeclous, Solal « était caché derrière un rideau et qu’il aura fallu trente ans pour qu’il en sorte et fasse sa déclaration à Ariane. Le plus long suspense de l’histoire littéraire », s’amuse Zard.
Regrouper pour la première fois, la tétralogie Solal (1930), Mangeclous (1938), Belle du Seigneur (1968) et Les Valeureux (1969) permet donc de découvrir en totalité cet incroyable cycle romanesque, de suivre les aventures de Solal depuis sa majorité religieuse (13 ans en 1911) jusqu’à sa mort (1937). Mais aussi de se rendre compte du morcellement, des errements et du contexte politique et religieux de la rédaction de cette œuvre protéiforme jamais explicitée par son auteur. Une œuvre laissée en souffrance durant de longues années, notamment durant la période de l’occupation allemande, quand ­Albert Cohen dut embarquer pour Londres en juin 1940 en abandonnant son manuscrit derrière lui, rue du Cherche-Midi.



Mise à jour le Samedi, 24 Novembre 2018 13:59
 

Solal et les Solal : une nouvelle édition critique en Quarto

Envoyer Imprimer PDF
  • Imprimer

Solal et les Solal

Édition de Philippe Zard

Collection Quarto, Gallimard
Parution : 25-10-2018
Peu de lecteurs de Belle du Seigneur, en 1968, savaient que ce roman était le dénouement d’un cycle inauguré en 1930 avec un premier chef-d’œuvre, Solal, prolongé par Mangeclous en 1938 et achevé en 1969 avec la publication, à contretemps, des Valeureux… Quarante ans d’aléas éditoriaux avaient fait perdre de vue la continuité chronologique du récit et, plus encore, son unité d’inspiration. Rassemblant pour la première fois en un volume cette tétralogie avec le titre que son auteur aurait voulu lui donner, Solal et les Solal, cette édition Quarto invite à relire d’un œil neuf une œuvre d’exception, à mieux en mesurer le rythme, à savourer l’équilibre entre les volets dramatiques (le scénario obsédant de l’ascension et de la chute du héros) et comiques (l’univers burlesque de Mangeclous et des siens), la fantaisie baroque et la veine satirique, le souffle épique et la tentation lyrique. À travers la vie aventureuse de «Solal des Solal», enfant prodigue du ghetto à la poursuite d’un rêve d’Europe, se déploie une ample méditation sur le destin juif, la culture occidentale, l’amour et la condition humaine, servie par une prose généreuse et inventive qui ne se refuse aucune audace. 

L’édition de Philippe Zard offre un important appareil critique qui reconstitue le contexte culturel de l’œuvre, et élucide, dans de riches notes, les références littéraires, bibliques, artistiques et religieuses, les allusions à des événements ou des personnages historiques, les mots rares et les régionalismes. Les présentations des romans mettent en lumière la teneur politique et philosophique de l’œuvre, ainsi que les tensions et les contradictions qui la nourrissent : «Cohen est un écrivain juif comme Césaire est nègre et Claudel catholique : ces adjectifs portent, idiomatiquement, le tout de la question humaine» («Solal et les Solal: le roman introuvable»).
1664 pages, ill., sous couverture illustrée, 140 x 205 mm 

Genre : Romans et récits Catégorie > Sous-catégorie : Littérature française > Romans et récits 
Époque : XXe siècle
ISBN : 9782072740091 - Gencode : 9782072740091 - Code distributeur : G00922


Solal et les Solal : Solal, Mangeclous, Les Valeureux, Belle du Seigneur, édition présentée et annotée par Philippe Zard, Quarto, Gallimard, 2018, 1664 p. Cette édition inclut les quatre romans d'Albert Cohen, un dossier illustré ("Albert Cohen. Vie et Oeuvre" établi par Emmanuelle Garcia et Anne-Carine Jacoby) ainsi que deux textes en annexe : Combat de l'homme d'Albert Cohen (première réédition depuis 1942) et le témoignage d'Anne-Marie Boissonnas-Tillier : "A propos de la première version de Belle du Seigneur" (édité pour la première fois en 1992 par les Cahiers Albert Cohen). Le volume comprend une introduction générale : "Solal et les Solal : le roman introuvable" (p. 11-23), une présentation de Solal (p. 69-79); de Mangeclous (p. 339-349), des Valeureux (p. 657-665), de Belle du Seigneur (p. 873-885) et de Combat de l'homme (p. 1617-1620). Les textes sont accompagnés d'environ 1200 notes de bas de page.

Mise à jour le Samedi, 24 Novembre 2018 14:00
 
  • «
  •  Début 
  •  Précédent 
  •  1 
  •  2 
  •  3 
  •  4 
  •  5 
  •  6 
  •  7 
  •  8 
  •  Suivant 
  •  Fin 
  • »


Page 1 sur 8

Qui est en ligne ?

Nous avons 5 invités en ligne