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Belle du Seigneur : les 50 ans d'une oeuvre culte

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« Belle du Seigneur », les 50 ans d'une oeuvre culte

Adrien Gombeaud / Journaliste | Le 20/04 à 06:00, mis à jour à 09:51

« Belle du Seigneur », les 50 ans d'une oeuvre culte ©Olivia Frémineau pour Les Echos week-end

En mai 1968, tandis que les étudiants du Quartier latin brandissaient le Petit Livre rouge, Albert Cohen publiait l'immense « Belle du Seigneur », des pages mythiques tenues pour géniales ou mortellement ennuyeuses, un chef-d'oeuvre encensé ou tombant des mains. Anachronique ou intemporel, cet hymne à la passion fête ses cinquante ans. Retour sur un destin surprenant.

Par un jour de 1967, Albert Cohen descend la rue Sébastien-Bottin. Dans sa sacoche, il transporte un énorme manuscrit. Au numéro 5, il pousse la porte de la maison Gallimard. Dans les couloirs, on a un peu oublié la fine moustache de l'auteur suisse septuagénaire. Avant-guerre, Solal (1930) et Mangeclous (1938) lui ont valu quelques succès ; puis rien jusqu'en 1954 avec Le Livre de ma mère, un récit autobiographique. Son nouveau roman s'intitule Belle du Seigneur, Gaston Gallimard l'attend depuis trente ans. Littéralement et littérairement, Albert Cohen est un revenant.

La longue aventure éditoriale de cette cathédrale est presque aussi rocambolesque que la courte mais folle histoire d'amour de ses héros, Ariane et Solal. Elle s'étend de la Troisième République aux Sixties, de la Grande Dépression aux Trente Glorieuses. Parce qu'en mai, ce roman phénoménal et adoré fêtera son demi-siècle, une improbable équation temporelle s'impose : Belle du Seigneur est contemporain de 2001, l'Odyssée de l'Espace de Stanley Kubrick ou Jumping Jack Flash des Rolling Stones ! Cependant, il reste une capsule littéraire étonnante qui échappe à toute chronologie. Alain Schaffner, l'un des universitaires spécialistes d'Albert Cohen qui prépare un colloque autour des cinquante ans de l'ouvrage, le constate : « Ce roman des années 30 remanié dans l'après-guerre est un aérolithe » (1).

Albert Cohen a lui-même l'apparence d'une éclipse qui flamboie quelque part, puis plonge dans la nuit pendant des décennies pour rejaillir ailleurs. Né sur l'île grecque de Corfou en 1895, il débarque à Marseille à l'âge de cinq ans. En 1914, il gagne Genève, entame des études de médecine puis s'inscrit en faculté de lettres. On le retrouve à Alexandrie, à Paris et de nouveau à Genève, où il occupe à partir de 1926 un poste au Bureau international du Travail. Entre-temps, il publie un recueil de poèmes, Paroles juives, et se lance dans Solal, son premier roman. Cohen y relate l'extravagant destin d'un beau gosse de Céphalonie qui séduit l'épouse du consul de France, rejoint Paris, épouse la fille du Premier ministre et devient ministre du Travail. Solal paraît en 1930. « La mode est alors aux grands cycles romanesques, poursuit Alain Schaffner. Albert Cohen naît une dizaine d'années après Roger Martin du Gard, l'auteur des 'Thibault', après Georges Duhamel qui a publié 'Vie et aventures de Salavin' (et se lancera à partir de 1933 dans sa 'Chronique des Pasquier'), après Jules Romains, auteur des 'Hommes de bonne volonté'... Il est probable qu'il ait en tête ce modèle et envisage pour Solal un destin littéraire similaire. »

UN ROMAN RESCAPÉ

Albert Cohen, le 8 novembre 1968 ©UNIVERSAL PHOTO/SIPA

En 1935, de retour à Paris, l'auteur maçonne les fondations de son édifice dans un petit appartement de la rue du Cherche-Midi. Provisoirement intitulé Solal et les Solal, il doit raconter la vie de son héros à travers ses rencontres féminines. Dès 1937, Cohen a empilé près de 3 000 pages qui constituent l'ébauche de Belle du Seigneur. Cependant, Gaston Gallimard, qui verse à son auteur une petite rente, attend toujours son roman. Sous la contrainte, l'écrivain détache quelques chapitres de son chantier. Roman quasiment improvisé, évocation tendre et moqueuse de miséreux grandioses, Mangeclous est imprimé le 27 juillet 1938. Dès le projet originel, l'épopée comique des Valeureux, juifs de Céphalonie truculents, accompagne celle du beau Solal. « Voilà pourquoi la fin de 'Mangeclous' correspond exactement au début de 'Belle du Seigneur', souligne Alain Schaffner. L'épilogue est conçu comme celui d'une série télé qui, avant son générique de fin, annonce la saison suivante... Sauf que dans le cas d'Albert Cohen, elle ne sera diffusée que trente ans plus tard ! »

Le manuscrit que Cohen propose à Gallimard en 1967 est un rescapé. Au printemps 1940, le romancier s'exilait à Londres tandis que les troupes allemandes marchaient vers la frontière. Derrière lui, dans un coffre de la rue du Cherche-Midi, il laissait en plan la suite des aventures de Solal. Dès le 23 juin, Hitler traverse Paris au petit matin et le drapeau nazi se hisse sur la capitale occupée. Depuis Londres, Albert Cohen s'active pour protéger son manuscrit : le texte passera la guerre rue de Grenelle, dans une cave de la Légation suisse. En 1945, Paris est libéré et Solal sauvé. Lorsque Cohen retrouve la France en 1947, aucune page n'est perdue. Il part ensuite pour Genève, prendre ses fonctions à l'Organisation internationale pour les réfugiés. Il faudra encore vingt ans, scandés de tourments familiaux et d'ennuis de santé, pour que le manuscrit atteigne enfin la rue Sébastien-Bottin. Deux décennies au cours desquelles Cohen n'a sans doute pas cessé de manucurer son texte, de fignoler chaque paragraphe, partagé entre l'ambition de réaliser un « livre total » et l'angoisse de ne jamais le terminer.

Une manifestante malmenée par un CRS, le 6 mai 1968, sur le boulevard Saint-Germain à Paris ©PARIS-JOUR/SIPA

UN PAVÉ DANS LA VITRINE

En 1967, Albert Cohen désormais a 72 ans. Face à lui, Gaston Gallimard en a 86. Entre les deux hommes se dresse une montagne de 1 000 pages... que l'éditeur juge impubliable. De nouveau, comme trente ans plus tôt, l'écrivain se voit obligé d'amputer son texte de divers chapitres mettant en scène la famille du grandiloquent Mangeclous. Deux ans plus tard, ces passages sacrifiés deviendront Les Valeureux, son ultime roman, dont l'action se déroule... avant celle de Belle du Seigneur.

Dans la dernière version, adoubée par Gallimard, Belle du Seigneurraconte comment Solal séduit Ariane, une sublime femme au foyer genevoise qui s'ennuie avec un riche mari falot. Au milieu des années 1930, accrochés l'un à l'autre, ils vont vivre une passion carnassière. Cependant, ivres d'un amour idéal et mortifère, Ariane et Solal se consument tandis que les bruits de bottes montent en Europe. « Alors commençaient leurs heures hautes, comme elle disait. Grave, il lui baisait la main, sachant combien leur vie était fausse et ridicule. » Soirées de diplomates, tailleurs pour dames, palaces, escapades sur la Côte, déclarations enflammées... À l'heure de la libération sexuelle et tandis que la rue réclame le droit de « jouir sans entraves », l'univers de Cohen a fondu depuis longtemps. La carte du monde s'est scindée en deux, les empires coloniaux se sont effondrés, les jupes ont raccourci, les Beatles ont chanté Lucy in the sky with diamonds, l'homme a placé des satellites en orbite... Dans ce contexte, comme son livre, Albert Cohen paraît hors du temps. Il ne fréquente pas les cercles littéraires, ne lit pas ses contemporains et s'intéresse à peine à l'actualité. Il s'engage pour le sionisme... sans même se rendre en Israël. Pourtant, son roman lancé à contre-courant des idées et théories du moment devient rapidement un triomphe éditorial, l'une des meilleures ventes de la collection Blanche. Livre d'un vieil homme édité par un vieillard, Belle du Seigneur est peut-être pour le grand public le pavé le plus surprenant envoyé dans la vitrine de mai 1968. Soudain se percutent deux temporalités, l'oeuvre de toute une vie rencontre quelques semaines de la grande histoire du xxe siècle.

LE FRANÇAIS REDEVIENT UNE FÊTE

Genève, dans les années 30. C'est ici que les deux héros d'Albert Cohen vont vivre leur passion sublime et mortifère ©ullstein bild/akg-images

« Ses préoccupations ne sont pas celles de ses contemporains des années 1960, analyse Alain Schaffner, mais Cohen réhabilite l'extravagance et le romanesque. En ce temps-là, la critique et le monde intellectuel admirent Nathalie Sarraute ou Alain Robbe-Grillet, mais combien de lecteurs vibrent vraiment pour le 'nouveau roman' ? » Et avec Cohen, le français redevient une fête où les mots filent en folles phrases serpentines : « ... Ariane, la vive, la tournoyante, l'ensoleillée, la géniale aux télégrammes de cent mots d'amour, tant de télégrammes pour que l'aimé en voyage sût dans une heure, sût vite combien l'aimante aimée l'aimait sans cesse... »En lui remettant le grand prix de l'Académie française, Maurice Genevoix insiste sur le « souffle épique » de l'oeuvre et sur son « foisonnement ». Il revendique le droit du roman à être « une lanterne magique » avant de citer Jacques de Lacretelle, président de la commission du roman : « L'Académie a voulu montrer que l'imagination reste la qualité majeure d'un romancier. On l'a un peu trop oublié à notre époque. »

Belle du Seigneur refuse pourtant l'étiquette du roman gaulliste à raie sur le côté face aux mèches rebelles de la littérature soixante-huitarde. Le regard acéré de Cohen est bien trop malicieux pour cela. Son livre ne condamne ni l'adultère, ni la bisexualité d'Ariane. Il projette des images audacieuses et déroule des paragraphes presque expérimentaux, dont un célèbre passage privé de ponctuation. Cohen l'anachronique paraît même parfois en avance sur son temps. Sa caricature des hauts fonctionnaires, dont on ignore la fonction, reste pertinente à l'heure de l'Union européenne. Aucun roman n'a mieux décrit les journées creuses passées à empiler des dossiers inutiles : « Non sans émotion, il introduisit le premier crayon dans l'orifice, tourna délicatement la manivelle, en aima le roulement huilé, retira l'opéré. Parfaite, cette pointe. Une bonne petite travailleuse cette Brunswick, on ferait bon ménage ensemble. - Je t'adore, lui dit-il. Et maintenant au suivant de ces messieurs ! annonça-t-il en s'emparant d'un autre crayon. » Ainsi s'occupe la Société des Nations... pendant que défilent en Allemagne les troupes nazies. Quant à la satire du narcissisme, les personnages de Belle du Seigneur fascinés par leur apparence préfigurent l'ère des selfies : « La plus belle femme du monde, déclara-t-elle, et elle s'approcha de la glace, s'y décerna une tendre moue, s'y considéra longuement, la bouche entrouverte, ce qui lui donna un air étonné et même légèrement imbécile. »

Albert Cohen meurt le 17 octobre 1981 à Genève. Sur le tard, il est devenu un classique de la littérature moderne doublé d'une figure populaire, notamment grâce à un numéro spécial de l'émission de Bernard Pivot « Apostrophes » en 1977 et à une « Radioscopie » de Jacques Chancel diffusée en 1980. Edité par La Pléiade en 1986, Belle du Seigneur ne sortira en Folio qu'en 1998. Volontairement, Cohen a effacé toute trace de son travail. À la postérité, il lègue une oeuvre sans notes ni brouillons. De rares auteurs comme Muriel Cerf ou Paule Constant revendiqueront son influence. Plus récemment, on peut considérer L'Amour dure trois ans de Frédéric Beigbeder comme un condensé de Belle du Seigneur (la relation d'Ariane et Solal dure, elle aussi, précisément trois ans). S'il reste plus admiré qu'imité, le prestige et le succès de ce roman n'ont jamais faibli au fil des décennies. Belle du Seigneur fait partie de ces livres amis qui accompagnent le lecteur tout au long de son existence. Un de ces ouvrages qui, par son importance et son poids, le défie aussi. « Alors ça y est, vous vous lancez ? », dit la libraire lorsqu'on le porte à la caisse. Dans les dîners, similaires à ceux du roman, on annonce qu'on le lit, qu'on vient de le lire, ou mieux, qu'on le « relit ». On trouvera toujours, entre deux petits fours, un membre de la confrérie des lecteurs de Belle du Seigneur pour citer un passage, évoquer les « babouineries » des hommes ou le « grondement préliminaire et terrifiant de la chasse d'eau, tumulte funeste » qui emporte avec lui l'image idéale de l'être adoré.

Après la publication de 'Belle du Seigneur', Catherine Deneuve écrit une longue lettre à Albert Cohen. La star de 'Belle de jour' manifestait son désir d'incarner Ariane à l'écran ©WENN/SIPA

SOLAL BIENTÔT RESSUSCITÉ

Il y a aussi ceux qui l'ont lu jeunes. Trop jeunes peut-être. Avant même d'avoir aimé, ceux-là ont tout appris de l'érosion des sentiments, de l'ennui qui s'installe dans le couple lorsque « devenus protocole et politesses rituelles, les mots d'amour glissaient sur la toile cirée de l'habitude ». Et pourtant, malgré eux, Ariane et Solal ont rejoint Tristan et Iseult au panthéon des grands héros de la littérature amoureuse. Belle du Seigneur serait même un cadeau de mariage ou de Saint-Valentin très prisé. Curieuse destinée pour un roman somme toute amer, que son auteur définissait comme un « pamphlet contre la passion » et dans lequel Denis de Rougemont lisait un portrait de « l'amour réciproque malheureux ».

Au-delà de son aura, Belle du Seigneur reste un compromis entre l'ambition littéraire de Cohen et les impératifs commerciaux de Gallimard. Le Solal et les Solal dont l'auteur a rêvé n'a jamais vu le jour. Ce projet inachevé se laisse deviner dans l'étrange structure « en entonnoir » de Belle du Seigneur. Le texte s'ouvre comme un foisonnant roman choral pour se refermer brutalement sur la destinée des amants. Maître de conférences à l'université de Nanterre, Philippe Zard travaille actuellement à une édition des oeuvres romanesques complètes d'Albert Cohen au sein de la collection Quarto. Pour la première fois, la tétralogie sera proposée en un seul volume. Il respectera l'ordre chronologique de l'aventure de Solal et des Valeureux, dont Belle du Seigneur représente la magistrale conclusion. « Cette nouvelle édition comportera forcément des redites, prévient Philippe Zard. On retrouve par exemple dans 'Les Valeureux' des passages entiers de 'Mangeclous'. »En séparant Belle du Seigneur des OEuvres, l'édition de La Pléiade avait entériné une frontière artificielle entre l'imaginaire comique de Mangeclous et des Valeureux, et celui plus sombre de Solal et Belle du Seigneur« En reprenant sa place dans la tétralogie, 'Belle du Seigneur' retrouve son unité organique, poursuit le professeur. On s'aperçoit que l'aspect burlesque que l'on avait tendance à faire passer au second plan y joue à parts égales avec l'intrigue amoureuse. »

Surtout, de nouveaux enjeux jaillissent : « Je ne néglige pas la dimension psychologique mais il m'importe de redonner à l'oeuvre son arrière-plan politique et religieux », conclut Philippe Zard. Belle du Seigneur serait autant l'histoire d'un couple que celle d'un héros déchiré entre ses aventures sentimentales, son destin politique et son attachement à la tribu de ses origines. Le volume devrait sortir à l'automne. Cinquante et un ans après le retour d'Albert Cohen rue Sébastien-Bottin, plus de quatre-vingts ans après les premières esquisses de sa fresque, ce nouveau livre pourrait enfin s'intituler... Solal et les Solal.



LES PRIX LITTÉRAIRES DE 1968


Quand Belle du Seigneur reçoit le Grand Prix du roman de l'Académie française, le Goncourt récompense Les Fruits de l'hiver de Bernard Clavel. Elie Wiesel reçoit le prix Médicis pour Le Mendiant de Jérusalem et Yambo Ouologuem le Renaudot pour Le Devoir de violence. L'Interallié est décerné à Christine de Rivoyre pour Le Petit Matin et le Femina à L'OEuvre au noir de Marguerite Yourcenar. Les prix Roger-Nimier et Fénéon récompensent La Place de l'Etoile de Patrick Modiano. 




LE CINÉMA AU FIL DES ARIANE


Après la publication de Belle du Seigneur, Catherine Deneuve (ci-dessus) écrit une longue lettre à Albert Cohen. La star de Belle de jour manifestait son désir d'incarner Ariane à l'écran. Cohen n'y voyait pas d'inconvénient et songeait même à Bernard-Henri Levy dans le rôle de Solal. Brigitte Bardot s'est aussi, un temps, rêvée à l'écran dans les bras de Solal (sans forcément penser à ceux de BHL !). Les années passant, on imagina Ariane sous les traits de Ludivine Sagnier. Finalement, en 2012, Ariane avait au cinéma le visage de Natalia Vodianova (ci-dessous, avec Jonathan Rhys-Meyers dans le rôle de Solal).


(1) « 'Belle du Seigneur' d'Albert Cohen. Nouvelles approches. Colloque du cinquantenaire », les 25 et 26 mai organisé par l'Atelier Albert Cohen à l'université Sorbonne Nouvelle. Renseignements : http://thalim.cnrs.fr


SOURCE : https://www.lesechos.fr/week-end/culture/livres/0301581748194-belle-du-seigneur-retour-sur-le-destin-dune-oeuvre-culte-2170655.php#

 

Le Livre de ma mère au théâtre (Pitoiset, Timsit)

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Théâtre, Contemporain

Le Livre de ma mère

On aime beaucoup

(aucune note)

Le 9 février 2018
Théâtre de l'Atelier

Certaines soirées de théâtre sont uniques. Elles accueillent des mots essentiels qui dépassent le particulier pour toucher à l’universel. Le récit de deuil d’Albert Cohen n’est pas un récit de plus sur la mort de la mère. Il est LE récit, qui, sans jamais se perdre dans le pathos, s’ancre à l’endroit précis de l’irrémédiable de la perte. Et se tient là. En équilibre entre les souvenirs du passé et l’effroi très actuel du manque. Patrick Timsit voulait porter ce chagrin-là en scène. Il le fait en restant ce qu’il est : un homme souriant, aimable et sympathique. Il ne déborde pas, mais ne minimise pas non plus le poids de souffrance dont il est le passeur. Il avance avec justesse, ne trichant pas. On n’en est que plus désolé devant une mise en scène intempestive, qui se manifeste à coups de musiques inutiles et d'autres artifices superflus. Comme disent si bien les Anglais, « less is more » !

Patrick Timsit ouvre grand « Le Livre de ma mère »

Philippe Chevilley / Chef de Service | Le 22/12/2017 à 06:00, mis à jour à 16:35

image: https://www.lesechos.fr/medias/2017/12/22/2140748_patrick-timsit-ouvre-grand-le-livre-de-ma-mere-web-tete-0301060540259_1000x300.jpg

Patrick Timsit oscille entre la tristesse du deuil et la joie des souvenirs heureux.
Patrick Timsit oscille entre la tristesse du deuil et la joie des souvenirs heureux. © Pascal Victor/ArtComPress

Mis en scène par Dominique Pitoiset, le comédien interprète l'ode à toutes les mères d'Albert Cohen avec une intensité et une retenue qui bouleversent. Un spectacle rare au Théâtre de l'Atelier.

Il a les larmes yeux, Patrick Timsit, alors que le spectacle s'achève tout juste et que le public du Théâtre de l'Atelier lui fait un triomphe. Un peu plus que des larmes même... le regard lumineux de l'homme et de l'artiste qui sait qu'il a rempli sa mission : transmettre la puissance et la magie d'un chef-d'oeuvre humaniste, qui a mûri en lui pendant de nombreuses années, « Le Livre de ma mère » d'Albert Cohen (1954). Timsit, bouleversant, en distillant plus d'une heure durant l'émotion sans jamais verser dans le pathos, est soudain bouleversé. L'arroseur (de larmes) arrosé...

Il n'est pas évident pour un acteur - surtout quand il est davantage reconnu pour ses talents comiques - de s'attaquer à ce « chant de mort », ode à toutes les mères défuntes, qui lui sert de livre de chevet depuis trente ans. Le risque est grand de passer à côté, d'en faire trop ou, à l'inverse, d'en proposer une lecture plate et trop révérencieuse. Mais l'homme ému a attendu son heure. Et une rencontre : avec Dominique Pitoiset, metteur en scène précis et féru de grands textes modernes.

Pitoiset a su donner un cadre juste au comédien. Une grande table de travail, du style de celle qu'utilisait sans doute l'écrivain diplomate lorsqu'il oeuvrait à protéger les réfugiés au sortir de la guerre, occupe une bonne partie de la scène. Un écran, au-dessus, montre quelques fines vidéos, un patchwork de souvenirs et d'allégories poétiques portés par une bande-son délicate. Les déplacements sont économes, les gestes calculés. Patrick Timsit oscille entre la tristesse du deuil et la joie des souvenirs heureux. Exprimant sa douleur et sa tendresse d'une voix ferme et posée, il préfère les doux sourires aux rictus de colère...

MESSAGE UNIVERSEL

On entend tout, on ressent tout : le sentiment de perte, de vide (« ma mère est morte » répété à l'envi), la mémoire vive (et amusée) de l'affection maternelle débordante, la nostalgie des bons moments passés ensemble... Puis le message devient universel, s'adresse à toutes les mères et à tous les fils qui ne paient pas toujours leur amour en retour. Cohen-Timsit parle en filigrane de la cruauté du monde, de l'absurde méchanceté des hommes et de la mystérieuse absence de Dieu. Autant que par le propos, puissant, prenant, on est saisi par la magie de chaque phrase, de chaque mot. Le chant de mort devient musique céleste. Et Patrick Timsit tutoie les étoiles.


 

LE LIVRE DE MA MÈRE

 

d'Albert Cohen

 

Mise en scène de Dominique Pitoiset. Paris, Théâtre de l'Atelier (01 46 06 49 24). 19 h 00. Relâche du 7 au 22 janvier. Durée : 1 h 20


En savoir plus sur https://www.lesechos.fr/week-end/culture/spectacles/0301055647281-patrick-timsit-ouvre-grand-le-livre-de-ma-mere-2140748.php#JWPoLoyieF3V7mcl.99





 

article - Mélanie Adda

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Promesses messianiques et dissonances tragiques : l’onomastique biblique dans les romans d’Albert Cohen

Mélanie Adda

(Article issu de Mélanie Adda (dir.), Textes sacrés et culture profane : de la révélation à la création, Bern, Peter Lang, mars 2010, pp. 247-284



 

Sur les pas d'Albert Cohen à Corfou, l'île mosaïque

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Au cœur de la mer Ionienne, Corfou recèle des trésors hérités des pays qui l’ont occupée. Ses quartiers décrépits et débordants de vie ont inspiré toute l'œuvre d'Albert Cohen, l’enfant du pays.

A Corfou, une sorte de langueur éternelle prend possession de l'île dès les premiers beaux jours. Dans ce pays de cocagne où, selon Homère, les arbres n'étaient jamais sans fruits, Elisabeth d'Autriche (1837-1898), alias Sissi, se mit à l'écart du monde, et l'écrivain Lawrence Durrell (1912-1990) connut le bonheur loin de la grisaille britannique. Il s'est pourtant joué ici une tragédie grecque. Un jour d'avril 1891, on a découvert le corps mutilé de la petite Rubina Sarda, 8 ans, dans le quartier juif. C'est bientôt la Pâque. Rapidement, la rumeur court que l'enfant est une chrétienne adoptée, sacrifiée lors de prétendus rites hébraïques. La fureur s'empare de la ville, des émeutes éclatent, qui auront un retentissement dans toute l'Europe. Elles pousseront un tiers de la communauté à l'exil. Ce climat d'antisémitisme sera à l'origine du départ pour Marseille d'une famille de fabricants de savons, les Coen, en 1900. Leur fils, Albert, qui deviendra l'un des plus grands écrivains du XXe siècle, a alors 5 ans. Il ne retour­nera qu'une fois dans l'île, huit ans plus tard, pour sa bar-mitsva, car son grand-père y était rabbin. C'est par cet événement qu'Albert Cohen (il a francisé son nom en y ajoutant un « h ») ­entame une tétralogie hantée par sa terre natale : SolalMangeclousBelle du seigneur et Les Valeureux.

Albert Cohen (1895-1981)

 

 

« Il n'y a plus de Coen à Corfou, nous ne sommes qu'une soixantaine de Juifs. Après la guerre, cent quatre-vingts seulement sont revenus des camps. Ils étaient plus de 2 000 en 1944 », confie Solomon Mordos, vice-président de la communauté juive, venu tenir sa permanence dans l'unique synagogue de la ville. C'est dans ce sobre bâtiment vénitien que l'auteur du Livre de ma mère devint « adulte », à l'âge de 13 ans. L'intérieur est dépouillé, étonnamment lumineux, avec ses murs beige pâle et bleu lavande. L'endroit ressemble d'ailleurs plus à un musée qu'à un lieu de culte.

La vieille ville, aux multiples styles architecturaux.

 

 

Un concentré d'histoire européenne

Malgré tout, Corfou reste le symbole d'une Méditerranée ouverte, carrefour des civilisations. « La porte de l'Occident pour les Levantins, et celle de l'Orient pour les Occidentaux », résume Spiros Giourgas, président de l'association des Amis de la Fondation Mémoire Albert-Cohen. Occupée par les ducs d'Anjou, la cité des Doges, la jeune République française, les Russes, de nouveau par les troupes de Napoléon, puis les Britanniques, les Italiens et les Allemands, pour finir dans le giron grec, la ville a assimilé ces héritages harmonieusement. Ainsi, derrière son immense forteresse vénitienne, le front de mer héberge une longue promenade recouverte de ­gazon anglais, avec en son centre un terrain de cricket, et sur ses abords des arcades bâties par les Français sur le modèle de la rue de Rivoli à Paris ! Là se promenaient les personnages d'Albert Cohen, tel Solal. Heureusement, ce centre-ville, pourtant classé par l'Unesco, ne s'est pas muséifié, loin s'en faut. La vie déborde des maisons souvent décrépies, du marché au pied du fort, et de son université, l'Académie ionienne, la plus ancienne de Grèce.

Cette synagogue aux allures vénitiennes est la seule à avoir survécu aux bombardements allemands de 1943.

 

 

L'ancien quartier juif, « le ghetto de hautes maisons eczémateuses » selon Albert Cohen, n'est plus que ruines. Situé près du Fort neuf, forteresse massive construite entre 1572 et 1645, il porte aujourd'hui encore les stigmates des bombardements allemands de 1943. Trois autres synagogues de la cité n'ont pas résisté au tonnerre de feu. Les bâtiments voisins, des écoles talmudiques, sont littéralement éventrés, et la nature s'invite parmi les vieilles pierres. Un oranger pousse sur un ­terrain vague devenu parking. Ici, l'absence palpable de vie ne manque pas de charme. A cent mètres, sur le flanc d'une butte, il ne reste que les murs de ce qui fut la maison d'Albert Cohen. Sur cette carcasse, Spiros Giourgas a accolé une plaque commémorative.

La Société des lecteurs de Corfou ressemble étrangement à un club anglais

 

 

Par le biais de ses héros, les « valeureux », venus de Céphalonie, Albert ­Cohen a immortalisé ce coin de Méditerranée, avouant, quelques années avant sa mort en 1981, ce que tout le monde savait : oui, derrière la Céphalonie des Valeureux se cachait Corfou la cosmopolite. Même s'il n'y est jamais revenu, on le retrouve dans une élégante maison vénitienne aux airs cosy et distingués de club anglais. Cette Société des lecteurs de Corfou, fondée dès le XIXe siècle par des étudiants de retour de Paris, abrite des milliers d'ouvrages. Dont les œuvres de Cohen en français. —

Source : Télérama


 

Entretien avec Claudine Ruimi sur Le Livre de ma mère

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Albert Cohen et la sainte sentinelle

Par Ariane Singer | L'Arche | 22/05/2017 | 13h50

Avec le Livre de ma mère, publié en 1954, Albert Cohen a donné à la littérature un de ses chefs-d’œuvre. Paru onze ans après la mort de la mère de l’écrivain et diplomate, ce récit intime est un bouleversant hommage filial, un splendide chant d’amour universel. Que nous dit-il des rapports du romancier à sa propre génitrice? Comment, dans le reste de son œuvre, Albert Cohen aborde-t-il la figure largement fantasmée de la mère juive? Entretien avec Claudine Ruimi, docteur en littérature française, membre de l’Atelier Albert Cohen, associée à l’unité de recherche THALIM —Théorie et histoire des arts et des littératures de la modernité— de l’Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3.


L’Arche: le Livre de ma mère est l’un des plus beaux livres jamais écrits sur la figure maternelle. Dans quel contexte Albert Cohen l’a-t-il écrit?

Claudine Ruimi: Il a d’abord fait paraître quatre textes intitulés « Chants de mort » entre juin 1943 et mai 1944 dans la revue La France libre. Ces textes, consacrés au décès de sa mère, vont ensuite devenir le Livre de ma mère. Le point de départ de celui-ci est une anecdote qu’il raconte : dans sa jeunesse, alors qu’il appréciait la compagnie de la bonne société, il s’était attardé chez des amis. Á quatre heures du matin, comme il ne s’était toujours pas manifesté, sa mère avait pris peur et avait appelé chez eux. Quand Il était rentré chez lui, il était fou de colère. Sa mère avait beau sangloter et demander pardon, il avait continué à lui faire des reproches. Il explique avoir eu besoin d’écrire ce livre pour demander pardon, pour n’avoir pas assez aimé sa mère.

Toutefois, quand il évoque à nouveau cette scène fondatrice pour s’en accuser, il glisse très vite du singulier au pluriel: « cruauté du fils » à « cruauté des fils ». Il impute plus loin son « indigne colère » au fait que « [l’accent étranger et les fautes de français de sa mère l’]’avaient gêné »: cette attitude n’est pas propre à Cohen, plusieurs écrivains tels qu’ Albert Memmi, l’ont éprouvée : l’accent constitue un obstacle à l’intégration.

Mais ce qui est terrible dans le personnage de la mère, c’est qu’elle accepte son sort. Parti du désir de se faire pardonner, ce livre aboutit à la construction d’une icône. Même s’il la dépeint parfois avec humour, il passe insensiblement du fils aux fils, de la mère aux mères, puis à la figure de Marie, mère du Christ. Le regard porté sur la mère est subtilement ambivalent.


Il y aussi ce remords de l’avoir maintenue dans une infériorité sociale…

Pas vraiment. Ce serait trop simple! Albert Cohen convoque des images très peu flatteuses pour évoquer sa mère: plusieurs fois il la traite de « bon chien », de « chien fidèle », de « chien aimant ». Ou encore de « pauvre sainte poire ». Ailleurs encore, il donne l’impression d’avoir donné à sa mère une raison de vivre: « Ma mère n’avait pas de MOI, mais elle avait un fils », écrit-il. Il souligne aussi la servitude volontaire dont fait preuve sa mère, et il s’en accommode, en la tournant même en dérision! Elle se lève à trois heures de matin pour lui préparer de la pâte d’amandes: quoi de plus naturel? Il s’en amuse. Á un autre moment, toujours en pleine nuit, il a besoin de parler. Il la réveille. Elle se lève et va discuter avec lui. Tous deux trouvent cela normal. Aucun des deux n’est gêné par la dimension asphyxiante de la relation qu’ils entretiennent.

Il y a aussi cette expression très intéressante, au début du livre : « O sainte sentinelle perdue à jamais ». Un vrai oxymore que cette association entre le lexique religieux et le langage militaire : la figure maternelle est nimbée de sainteté mais elle est aussi là pour monter la garde et sortir ses griffes si quelqu’un agit contre son fils. C’est une lionne, dit ce dernier.


Que sait-on des rapports qu’Albert Cohen entretenait avec sa mère, dans la réalité?

Peu de choses, car il a fait détruire par son épouse, après sa mort en 1981, tous ses papiers personnels. Un épisode m’a cependant toujours surprise : en 1940, Albert Cohen est responsable de l’Agence juive à Londres, où il va devoir s’installer avec sa femme, Marianne et Myriam. Ils doivent prendre le bateau le matin près de Bordeaux. Marianne s’aperçoit qu’elle a oublié sa petite chatte, et envoie le chauffeur la chercher. Mais personne n’est allé chercher la mère de Cohen, qui se trouvait à Marseille. Elle est morte en 1943 d’un arrêt cardiaque. Sans doute sous l’effet de la frayeur, alors que les Allemands avaient envahi la ville.

On en sait en revanche davantage sur le père de Cohen, même s’il parle très rarement de lui. Dans les Carnets 1978, il est présenté dans des termes très durs: en despote qui traitait sa femme en esclave. Albert Cohen s’y remémore une scène de son enfance où, mécontent d’une moussaka que sa femme lui avait préparée, son père avait tiré brutalement la nappe sur laquelle se trouvait le plat, le renversant par terre. Il décrit sa mère à quatre pattes en train de ramasser les débris. Son père était un homme très machiste, à la façon des hommes orientaux. Si Cohen n’a pas toujours été très patient avec sa mère, il avait une grande affection pour elle. Dans ces mêmes carnets, il dépeint à quel point sa mère se dévouait pour lui. Avant de partir, tôt le matin, rejoindre le commerce d’oeufs qu’elle tenait, elle lui laissait, à côté de son bol de café au lait, un petit mot ou une histoire, un détail qui est peut-être à l’origine de sa vocation d’écrivain. Ainsi cette histoire d’hippopotame, qui figurera dans Belle du Seigneur.


« Vieille maman, éternelle fiancée », écrit l’auteur. Comment Albert Cohen joue-t-il de l’ambiguïté de ses rapports avec sa mère?

Il décline effectivement un vocabulaire amoureux. J’y ai vu quelque chose qui fait penser au Cantique des Cantiques. Dans Solal, Cohen souligne inversement l’ambiguïté du désir de la mère pour son fils, avec des expressions qui montrent que celui-ci dépasse le simple amour maternel.

Mais la mère, chez Albert Cohen, ce sont aussi les origines: en l’occurrence le poids de la judéité, dont il s’accommode très mal. Il l’assume, d’un côté, mais en même temps il est un parfait athée. Il lui est difficile d’endosser cette responsabilité que lui a transmise sa mère; en visite à Genève, celle-ci lui suggère notamment de respecter la casherout, ce qui indispose le fils devenu adulte. D’où la fascination-répulsion qu’il éprouve à son égard.


Comment s’exprime cette répulsion?

Par des descriptions caricaturales. Dans Solal, Rachel, la mère – qui apparaît furtivement – est décrite comme une « épaisse créature larvaire dont les yeux faux luisaient de peur ou de désir ». Rebecca, la femme de Mangeclous, est dépeinte comme une femme très grosse, de 140 kilos: les cheveux crépus et charbonneux, les yeux serviles. Il décrit souvent aussi Rebecca sur son pot de chambre, dans un rôle de Pythie ridicule, dissertant aussi bien de la beauté du purgatif que du cours de la bourse.

Dans un célèbre passage des Valeureux sur la moussaka, Rebecca est enfin décrite comme l’assistante de Mangeclous, faisant des efforts constants pour servir son maître.


Le livre de ma mère est une référence obligée dans la littérature contemporaine quand il s’agit d’évoquer la mère juive. Qu’est-ce qui lui confère cette stature?

Ce côté « Cantique des Cantiques » et religieux. Son lyrisme. C’est un livre très beau dans son écriture et très intéressant dans sa façon de convoquer une figure maternelle avec des expressions dignes des grands textes bibliques. Regardez cette phrase splendide au début du livre: « Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte ». Cohen tend ici à l’universalité. Tous les lecteurs, juifs ou non-juifs, peuvent s’identifier à ce texte.

Il est intéressant de noter que la plupart des écrivains juifs, à commencer par Romain Gary, ont ce souffle lyrique quand ils parlent de leur mère. Gary comme Cohen souligne la dimension sacrificielle de mères qui n’ont pas rendu leurs fils heureux. Dans la Promesse de l’Aube, le narrateur découvre ainsi que sa mère se nourrit du pain trempé dans l’huile de la poêle qui a servi à cuire la viande pour son fils, tandis que celui-ci a droit à un bifteck. On aurait pu trouver la même chose chez Cohen. Il y a un côté déchirant, désespéré. Chez lui, ni l’amour sentimental ni l’amour maternel ne lui apportent le bonheur. Quand il écrit et qu’il ressuscite la figure maternelle, il semble qu’il soit paradoxalement plus heureux que lorsqu’il a subi le poids de sa présence et que l’a assailli le remords de ne pas avoir été plus présent auprès d’elle.


Qu’a de spécifiquement juif la figure de la mère chez Albert Cohen?

La cuisine. Plus particulièrement les boulettes qu’elle prépare chaque vendredi après-midi, pour Shabbat, dans le Livre de ma mère. Chaque semaine, après s’être apprêtée, elle attend son fils et son mari, « les deux flambeaux de sa vie », dans son « juif royaume »-sa cuisine-, à sa table.

La mère gave son fils: quand elle va à Genève lui rendre visite, c’est avec une valise pleine de denrées, des spécialités faites maison, qu’elle lui donne une à une, chaque jour, sous forme de surprises. Dans les Valeureux, cette nourriture est joyeuse, contrairement à Belle du Seigneur où les amoureux, Solal et Ariane ne mangent pas. Et quand ils le font, lors de longs repas à table, c’est qu’ils cessent d’être amoureux. Plusieurs critiques ont d’ailleurs vu les Valeureux comme une métaphore de la mère.


Vous montrez dans votre livre Albert Cohen, Une poétique de la Table (Presses Universitaires de Rennes) que la nourriture, incarnée par la mère, peut avoir quelque chose d’angoissant. Comment cela s’exprime-t-il?

Dans le Livre de ma mère, il y a ce passage si puissant sur la sortie du dimanche, quand tous les deux vont au bord de la mer, habillés comme des chanteurs d’opéra, et sortant leur casse-croûte: un déballage de splendeurs orientales. « Assis à cette table » répète-t-il à chaque début de phrase, de façon anaphorique, il est heureux mais s’imagine en même temps « s’enlever », « voler », sortir de là, en somme…

Á la première lecture, le livre est très pathétique mais cette vision n’est pas si simple. Car si la mère donne bien à manger, elle est aussi une espèce de monstre dévorant, qui se nourrit de son fils. C’est très effrayant.


En dehors du Livre de ma mère, quelle place occupe la figure maternelle dans l’oeuvre d’Albert Cohen?

Elle est tout à fait anecdotique. On l’a vu, elle apparaît de manière très fugace au début de Solal. Celui-ci a fait une fugue pour aller retrouver Adrienne. Contre l’avis de son mari, la mère charge son frère, Saltiel, de le retrouver, selon un plan bien déterminé. Une démarche étonnante étant donné la façon dont elle est décrite par ailleurs – bête, obtuse.

Dans Belle du Seigneur, la mère est incarnée par la nourrice d’Ariane, Mariette, qui bien que non juive, a, vis-à-vis de sa protégée, la même relation qu’une mère juive. Mais contrairement à la mère du narrateur dans Le Livre, Mariette se permet de dire tout haut ce qu’elle pense de sa fille d’adoption…


Source : L'Arche


Mise à jour le Vendredi, 26 Mai 2017 15:55
 

journée d'étude 13 mai 2017

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Programme de la journée d'étude du 13 mai 2017


Cohen et les arts


affiche journée d'étude 13 mai 2017

Mise à jour le Dimanche, 07 Mai 2017 15:01
 

affiche-mai-2016

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Journée d'études du 28 mai 2016


L'affiche de la journée d'études

Lien vers la présentation de la journée d'étude du samedi 28 mai 2016

Mise à jour le Vendredi, 27 Mai 2016 13:08
 

Programme journée d'études mai 2016

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Journée d'études
"La Parole dans l'oeuvre d'Albert Cohen"
samedi 28 mai 2016 de 9h à 17h

organisée par l'Atelier Albert Cohen en collaboration avec l'UMR 7172 THALIM (Paris 3, CNRS, ENS) à la Sorbonne Nouvelle, Centre Censier, 13 rue Santeuil 75005 Paris, métro Censier-Daubenton,    Salle Las Vergnas, 3e étage


Programme :


  • 9h00 : Accueil des participants et présentation de la journée


  • 9h30 : Louise Noblet-César:  « Le cycle romanesque chez Cohen »
  • 10h15 : Jérôme Cabot « La parole romanesque comme facteur d’identification » 11h : Pause
  • 11h30 Géraldine Dolléans  : "Parole d'historien, parole de romancier chez Proust et Cohen"
  • 11h 45 Alain Schaffner : «Le discours de confession (Dostoïevski, Bernanos, Cohen)»


  • 12h30 à 14h30, déjeuner


  • 14h30 : Antonia Maestrali « le personnage de Scipion dans Mangeclous : un beau parleur »
  • 15h15 : Jack Abécassis : «  Carnets 78, l’oralité de la rage »
  • 16h : Claudine Ruimi : « Enjeux de la parole publicitaire dans les textes de Cohen »

 
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